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29 juillet 2012 7 29 /07 /juillet /2012 11:48

"On appelle pensée rationnelle une pensée qui est conforme à l'expérience, qui n'entre pas en contradiction avec l'expérience, c'est-à-dire avec la réalité objective."

(Claude Tresmontant)

 

Introduction

1. Deux méthodes de raisonnement métaphysique

2. Méthode déductive vs méthode inductive

 

I - La méthode déductive, de Platon à nos jours

1. "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

2. La métaphysique de René Descartes

3. Kant et la raison pure (1)

4. Kant et la raison pure (2)

5. Le dogme de la philosophie moderne

6. Le divorce entre la science et la philosophie

 

II - Critique de la méthode déductive

1. Des présupposés erronés - des résultats non probants

 

A - Des présupposés erronés

1. Premier présupposé de la méthode déductive : "Le monde est ma représentation"

2. Deuxième présupposé de la méthode déductive : Le dualisme corps/âme

3. Troisième présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée

B - Une méthode défaillante

1. Du possible au réel?

2. Du réel au possible (le vrai mouvement de la pensée humaine)

 

C - Des résultats non probants

1. Les résultats de la méthode déductive (1) - Descartes

2. Les résultats de la méthode déductive (2) - Haeckel

3. Les résultats de la méthode déductive (3) - Schelling, Hegel et les autres

 

Conclusion

1. Le point de départ de la réflexion philosophique

2. L'importance fondamentale de l'expérience dans le travail philosophique

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Published by Matthieu BOUCART - dans Méthode déductive
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15 juillet 2012 7 15 /07 /juillet /2012 00:00

Dans son ouvrage de référence, Identité et Réalité, Emile Meyerson fait l'inventaire des résultats de la méthode déductive appliquée à la physique. Ses conclusions sont sans appel.

 

Au sujet de Descartes, Meyerson observe que "Toute tentative de déduction totale de la nature est restée lamentablement vaine. L'oeuvre de Descartes constitue sans doute l'effort le plus prodigieux que l'humanité ait tenté dans cet ordre d'idées. Devant cette construction colossale, cyclopéenne, on se sent pénétré d'un respect presque religieux. Mais hélas! ce palais est une ruine irrémédiable. Qui croit encore aux tourbillons cartésiens, aux trois matières élémentaires ou aux parties cannelées, toutes choses pour lesquelles il réclamait une 'certitude plus que morale'?" [1]

 

Meyerson évoque aussi le travail de Kant et des post-kantiens : "L'impuissance de la déduction pure éclate aussi dans l'oeuvre de Kant... Cependant, c'est sans doute l'oeuvre des métaphysiciens allemands de l'époque immédiatement postérieure qui offre la plus belle démonstration de la stérilité des spéculations aprioriques dans la science. Rien de plus instructif à cet égard (pour ne choisir qu'un petit nombre d'exemples particulièrement frappants) que les déductions de Schelling sur l'évaporation et la condensation de l'eau et sur l'ellipse comme trajectoire des corps célestes, celles de Hegel sur la réflexion et la polarisation, sur la nature de la lumière, sur le ralentissement des oscillations du pendule sous l'équateur, sur l'acide carbonique que la potasse 'produit dans l'air pour s'en saturer ensuite' ou sur la nécessité d'une lacune dans le système planétaire entre Mars et Jupiter"... [2]

 

Au final, "Quels ont été, au point de vue de la science, les résultats des efforts de déduction tentés par tant et de si puissants esprits?..." [3] La réponse s'impose d'elle-même : nuls ; absolument nuls... 

 

Dans notre recherche de la vérité sur le monde et la nature, sur le sens de notre vie, il faudra utiliser une autre méthode que la méthode déductive : la méthode qui lui est radicalement opposée, dite inductive, qui exclut méthodologiquement tout a priori - tout préjugé sur le réel et le possible -, et qui prend comme point de départ de la réflexion philosophique non point la pensée du philosophe, les concepts forgés par son esprit, sa vision subjective du monde, mais le réel objectif exploré scientifiquement - et analysé rationnellement.

 

 


[1] Emile Meyerson, in Identité et Réalité, p. 457 - cité par Claude Tresmontant, in Les métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 280.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 00:00

La méthode déductive, parce qu'elle prend pour point de départ la pensée subjective du philosophe - déconnectée de toute relation avec l'expérience sensible -, finit toujours par rencontrer la contradiction du réel objectif - preuve, s'il en est, que cette méthode est incapable de nous conduire infailliblement à la vérité.

 

Nous avons vu combien Descartes s'était fourvoyé, en énonçant des propositions scientifiques à partir de sa conception mécaniste du monde [1]. Ce sont les faits qui ont contredit Descartes - mieux que ne l'auraient fait n'importe quel philosophe...

 

La logique voudrait donc que l'on renonce une bonne fois au raisonnement a priori, et que l'on parte des phénomènes pour en extraire la substance métaphysique - plutôt que d'enseigner doctement ce que devraient être les phénomènes au regard de la métaphysique du philosophe.

 

C'est à un renversement complet de perspective que l'histoire de la philosophie nous invite : partir non plus des opinions arbitraires du philosophe - mais du réel concret observé, scruté, analysé. C'est lui qui doit donner le "la" de la pensée humaine... non l'inverse.

 

Certains philosophes préconisent cependant une autre solution.

 

Si le réel objectif contredit la doctrine du philosophe, c'est certainement... que le réel objectif se trompe! CQFD. Il faut donc renoncer à son enseignement, pour le faire concorder avec la théorie du philosophe, préjugée vraie - puisque comme chacun sait, le philosophe ne peut pas se tromper...

 

C'est l'exemple fameux d'Ernst Haeckel (1834-1919), cité par Tresmontant.

 

Haeckel était "moniste" : il considérait l'univers comme le seul Être existant, l'Être absolu - il le voyait éternel, infini et illimité. Il ne supportait donc pas le second principe de la thermodynamique de Carnot-Clausius qui établit l'usure irreversible des phénomènes physiques (ce que l'on appelle l'entropie).

 

Pour Haeckel : "Si cette théorie de l'entropie était exacte, il faudrait qu'à cette fin du monde qu'on admet corresponde aussi un commencement (...)." - deux idées qui révulsent semblablement notre philosophe, qui a décidé que l'univers ne peut avoir de commencement ni de fin - puisqu'il est le seul Être existant, l'Être absolu. "Ces deux idées, d'après notre conception moniste et rigoureusement logique d'un processus éternel, sont aussi inadmissibles l'une que l'autre ; toutes deux sont en contradiction avec la loi de substance" inventée par notre "génial" penseur. La conclusion tombe alors comme le couperet de la guillotine : "Le monde n'a pas plus commencé qu'il ne finira. De même que l'univers est infini, de même il restera éternellement en mouvement. La seconde proposition de la théorie mécanique de la chaleur contredit la première et doit être sacrifiée" [2]!

 

Descartes avait eu l'humilité de reconnaître que la démonstration empirique de l'erreur de ses conclusions scientifiques - déduites de sa métaphysique a priori - signifierait l'écroulement complet de sa philosophie [1]Haeckel, lui, considère que les découvertes scientifiques doivent être "sacrifiées" dès lors qu'elles ne concordent pas avec sa "conception moniste" de la Substance...

 

Le plus fort dans tout cela, c'est que Haeckel était lui-même scientifique (professeur de zoologie à l'université de Iena)! 

 

Son raisonnement, schématiquement résumé, est le suivant : l'Être absolu ne peut pas avoir commencé puisqu'il est seul [3]; or, l'univers est l'Être absolu, puisque selon l'hypothèse moniste, il est le seul être existant ; donc l'univers ne peut pas avoir commencé : il se suffit à lui-même et ne doit son existence à personne. Pareillement : l'Être absolu ne peut pas s'user ni périr, puisqu'il est seul, sans commencement ni fin ; or, l'Univers physique est l'Être absolu puisqu'il est le seul Être (selon la conception moniste posée a priori) ; donc l'univers ne peut s'user, ni vieillir, ni périr...

 

Pour Haeckel, l'Univers doit revêtir tous les caractères de l'Être absolu, puisque l'Être absolu, il l'est - cela dit non en vertu d'une démonstration rigoureuse, mais d'un principe dogmatiquement proclamé, d'une hypothèse non critiquée. "Et lorsque Haeckel rencontre sur sa route des données expérimentales, celles qui ont été dégagées et formulées par Carnot, Clausius et d'autres, - données qui aboutissent à une vue d'ensemble, à une théorie générale que l'on appelle le second principe de la thermodynamique, - Haeckel déclare que cette découverte, ce principe, doivent être sacrifiés! Il faut donc sacrifier les données expérimentales à une métaphysique constituée a priori! C'est déjà ce que faisait Parménide. C'est ce que fera Spinoza lorsqu'il déclarera que la Nature est un système statique, ce qui est évidemment faux." [4]

 

Où l'on voit que non seulement la méthode déductive produit des résultats erronés, mais qu'elle conduit encore au dogmatisme, à l'idéologie, au déni du réel.

  


[1] Cf. notre article du 6 mai 2012, Les résultats de la méthode déductive (1) - Descartes

[2] Ernst Haeckel, in "Les énigmes de l'Univers" (1899) - cité par Claude Tresmontant, in Les métaphysiques principales, Françoix-Xavier de Guibert 1995, p. 154

[3] Il ne peut donc provenir d'un autre Être. Si l'Univers physique est le seul Être, il ne peut pas avoir commencé d'être, sauf à considérer qu'il ait pu jaillir spontanément du néant - ce qui n'est pas une pensée rationnelle.

[4] Claude Tresmontant, in  Les métaphysiques principales, Françoix-Xavier de Guibert 1995, p. 154-155.

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 16:35

Il nous reste à évaluer les résultats de la méthode déductive, dans sa prétention à dire le réel en amont de toute expérience sensible.

 

Claude Tresmontant évoque à ce sujet l'exemple emblématique de René Descartes. Le philosophe français entendait déduire sa physique et sa biologie de sa métaphysique élaborée a priori [1]. Avec quel succés?

 

Nous le savons, la philosophie de Descartes est mécaniste : la nature est comparée à une machine fabriquée de mains d'homme - elle est intelligible à partir de ce présupposé.

 

"Je suppose que le corps n'est autre chose qu'une statue ou machine de terre, que Dieu forme tout exprès, pour la rendre la plus semblable à nous qu'il est possible : en sorte (...) qu'il met au dedans toutes les pièces qui sont requises pour faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle respire, et enfin qu'elle imite toutes celles de nos fonctions qui peuvent être imaginées procéder de la matière, et ne dépendre que de la disposition des organes. Nous voyons des horloges, des fontaines artificielles, des moulins, et autres semblables machines, qui n'étant faites que par des hommes, ne laissent pas d'avoir la force de se mouvoir d'elles-mêmes en plusieurs diverses façons." [2]

 

"Je désire, écrit Descartes à la fin de son traité de L'Homme, que vous considériez, après cela, que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du coeur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil... : je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent naturellement, en cette machine, de la seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que font les mouvements d'une horloge, ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues ; en sorte qu'il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre âme végétative, ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits, agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son coeur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés." [3]

 

Lorsqu'en 1628, William Harvey démontra expérimentalement que la poussée du sang vers les sorties du coeur provient de sa contraction active, Descartes s'opposa de toutes ses forces à cette découverte qui révélait une activité propre d'un organe physique, et contredisait sa théorie mécaniste du corps humain. Dans une lettre adressée au P. Mersenne, le 9 février 1639, Descartes écrivait à propos de Harvey : "Vous me mandez qu'un médecin italien a écrit contre Herveus de motu cordis... Bien que ceux qui ne regardent que l'écorce jugent que j'ai écris le même qu'Herveus, à cause de la circulation du sang, qui leur donne seule dans la vue, j'explique toutefois tout ce qui appartient au mouvement du coeur d'une façon entièrement contraire à la sienne... Cependant, je veux bien qu'on pense que, si ce que j'ai écris de cela, ou des réfractions, ou de quelque autre manière que j'ai traitée en plus de trois lignes dans ce que j'ai fait imprimer, se trouve faux, tout le reste de ma philosophie ne vaut rien"... [4]

 

On ne saurait mieux dire...

 

Pareillement, Descartes s'opposa vivement à Beeckman qui affirmait que la lumière met du temps pour se propager. Voilà qui offensait gravement sa philosophie, et ne pouvait donc être vrai... A moins que... "Vous souteniez, au contraire, que la lumière ne peut se mouvoir que dans un intervalle de temps ; et vous ajoutiez que vous aviez imaginé une expérience qui ferait bien voir lequel de nous deux se trompait... Je disais au contraire que, si on percevait un tel retard, ce serait l'écroulement de toute ma philosophie"... [5]

 

Et si nous prenions enfin Descartes au mot - plutôt que de l'ériger, dans les facultés, en modèle indépassable de la rationalité? [6]

 

Telle est la méthode cartésienne : le philosophe met au jour sa connaissance des choses par un raisonnement "pur", antérieur à toute expérience, à partir du seul cogito, du "moi" qui se connaît immédiatement lui-même. Puis il déduit de cette connaissance primordiale, de ses principes métaphysiques posés a priori, des popositions cosmologiques, physiques, biologiques...

 

... qui s'avèrent fausse lorsqu'elles se trouvent affrontées au réel...

 

Ainsi Descartes déduisait-il de ses présupposés que l'étendue du monde est infinie, ou que l'energie se conserve toujours en égale quantité dans l'univers...

 

Comme Leibniz le disait déjà : "Si Monsieur Descartes avait donné moins à ses hypothèses imaginaires et s'il s'était attaché davantage aux expériences, je crois que sa physique aurait été digne d'être suivie"... [7]

 

Jean Rostand se montrera extrêmement sévère envers la métaphysique cartésienne, qui rejette dédaigneusement les données de l'expérience lorsqu'elles contrarient ses théories : "Que Descartes, en dépit de tout son génie, ait été un piètre physiologiste, qu'il ait multiplié les erreurs, prodigué les naïvetés et les bévues de toutes sortes, tant à propos de la circulation du sang qu'à propos de la formation du foetus ou du fonctionnement de l'appareil nerveux, il n'y a là rien de bien surprenant, encore que déjà, de son temps, quelques hommes de science aient, en utilisant la méthode expérimentale, commencé de prendre la bonne route vers la compréhension des phénomènes vitaux. Mais ce qui frappe, en son cas, frappe le lecteur d'aujourd'hui, c'est le ton péremptoire qui lui est propre, c'est la façon tranchante dont il affirme, dont il décide, dont il disserte de ce qu'il ignore, dont il veut imposer comme des certitudes logiques les "imaginations" et les hypothèses qu'il déduit d'un système créé de toutes pièces." [8]

 

Le physicien contemporain Bernard d'Espagnat ne sera pas moins critique envers la méthode déductive du philosophe français : "Descartes voudrait que la structure du monde physique fût, pour l'essentiel, entièrement déductible par la raison sans aucun recours à nos sens. L'échec presque complet de la physique cartésienne, le nombre de ses prétendues "déductions" qui n'en sont pas et qui sont fausses, montrent que les plus puissants esprits ne peuvent découvrir la vérité en employant cette méthode." [9]



[1] cf. notre article du 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes.

[2] René Descartes, L'Homme, Ed. Adam-Tannery, XI, p. 119, cité par Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 163

[3] René Descartes, op. cit.p. 121, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 164

[4] René Descartes, Lettre à Mersenne, 9 février 1639, Ed. Adam-Tannery, II, p. 500-501, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 164-165

[5] René Descartes, à Beeckman, 22 août 1634, Ed. Adam-Tannery, I, p. 308, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 165

[6] cf. notre article du 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne.

[7] Leibniz, à Philippi, Philosophischen Schriften, Ed. Gerhardt, IV, p. 282, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 167

[8] Jean Rostand, préface au livre du Dr L. Chauvois, Descartes, sa Méthode et ses Erreurs en physiologie, Paris, 1966, p. 7, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 165-166

[9] Bernard d'Espagnat, Conceptions de la physique contemporaine, Ed. Hermann, Paris, 1965, p. 113, cité par Claude Tresmontant, op. cit.p. 167.

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9 avril 2012 1 09 /04 /avril /2012 00:00

L'un des grands pontes de la méthode déductive, le philosophe allemand Emmanuel Kant, estime que l'esprit humain peut concevoir a priori toutes les choses possibles - et donc toutes les choses existantes, puisque seules peuvent exister les choses possibles.

 

Nous avons vu dernièrement que cette idée était fausse [1] : que l'esprit humain ne peut déduire de son seul raisonnement le champ des possibles ; que celui-ci nous est découvert par l'expérience ; et que bien des choses qui nous paraissaient impossibles à un moment donné se sont avérées possibles plus tard, du fait du progrès de nos connaissances.

 

L'erreur fondamentale de Kant consiste à penser que l'idée du possible jaillit spontanément dans l'esprit du philosophe, sans aucun recours à aucune donnée extérieure. Rappelons-nous que, pour le philosophe allemand, la nature est une matière brute, un chaos indéterminé - qu'elle n'est pas informée [2]. Puisqu'elle n'est pas informée, elle n'a rien à nous apprendre - aucune information à nous communiquer. C'est au contraire l'esprit humain, raisonnant en lui-même, qui insuffle de l'information à la matière brute et lui donne sa forme intelligible.

 

Autrement dit : pour Kant, la source ultime de toute information et de toute connaissance réside dans la Raison du philosophe, non dans le réel objectif exploré scientifiquement, qui ne peut rien y ajouter. Selon lui, l'existence n'est pas un prédicat ("Das dasein ist gar kein Prädikat") [3] : elle n'apporte rien de plus à la connaissance des êtres conçus comme possibles - elle ne change rien à leur essence.

 

Prenez Jules César, nous dit Kant. Considérez-le en tous ses aspects, en toutes ses déterminations, y compris celles de temps, d'histoire, de géographie... qui le caractérisent. Vous obtiendrez un "Jules César" qui peut tout aussi bien exister et ne pas exister. Il est ainsi une infinité de choses que nous considérons comme possibles, mais qui n'existent pas. Si celles-ci viennent à exister, elles ne reçoivent rien de plus que ce que nous pouvions connaître d'elles en leur possibilité, avec toutes leurs déterminations. Aucun prédicat ne leur manquait - et l'existence n'apporte rien de plus à la connaissance des choses que nous ne savions déjà par la pensée rationnelle.

 

Pour réfuter cette assertion, Claude Tresmontant prend le philosophe allemand au mot [4] : "Obéissons et faisons ce que dit Kant. Prenons ce brave Jules César et tentons d'énumérer tous ses prédicats, tout ce qu'on peut dire de lui : ce fut un homme, pourvu de telle anatomie, telle physiologie, telle biochimie, telle neuro-physiologie ; ce fut un italien ; ce fut un militaire, etc. ; ce fut un grand écrivain, etc. Il a vécu à telle époque, il a parcouru telles régions, etc.

 

"Kant nous dit : rassemblez toutes ces déterminations et vous allez bientôt comprendre qu'avec toutes ces déterminations, il peut exister ou ne pas exister!

 

"En réalité, l'idée que nous nous faisons de Jules César, d'après tous les documents et les monuments que nous pouvons étudier, cette idée qui est la nôtre, plus ou moins exacte, plus ou moins incomplète, est tirée d'un homme qui a existé! (...) Et par conséquent, l'existence faisait bien partie des déterminations concrètes de cet homme existant, puisque Jules César n'était pas un mythe. Nous sommes partis de Jules César existant pour nous en faire une idée, et l'existence faisait bien partie des déterminations ou des caractères de Jules César existant. Nous n'avons pas à nous demander si, avec toutes ces déterminations, sauf celle de l'existence, Jules César peut exister, ou ne pas exister. Nous savons (...) qu'il a existé (...). L'existence ne se surajoute pas au Jules César possible, au concept de Jules César, à l'idée de Jules César. Parce qu'en réalité, l'idée que nous nous faisons de Jules César est tirée de Jules César existant!

 

"Kant a commencé par transformer ce brave Jules César existant en Jules César purement possible, et ensuite il conclut qu'il ne manque rien à l'idée de Jules César si on ne lui accorde pas l'existence!

 

"S'il n'y avait pas eu de Jules César, si Jules César n'avait pas existé, nous n'en aurions aucune idée, parce que notre idée de Jules César est tirée de Jules César qui a existé (...).

 

"Kant transforme par l'imagination un être réel, qui a été réel, Jules César, en pur possible, et ensuite il se demande comment l'existence a été surajoutée à ce pur possible. Il suppose donc que Jules César possible précède, dans le monde des idées pures, Jules César réel. En réalité, l'idée que nous pouvons nous faire d'un Jules César possible, est postérieure au Jules César qui a réellement existé, et tout ce que nous mettons dans notre idée du possible Jules César, nous l'avons emprunté à celui qui a été Jules César existant."

 

Comme l'écrivait Henri Bergson, dans son ouvrage Le Possible et le Réel [5] : "Au fond des doctrines qui méconnaissent la nouveauté radicale de chaque moment de l'évolution... il y a surtout l'idée que (...) la possibilité des choses précède leur existence. Elles seraient ainsi représentables par avance ; elles pourraient être pensées avant d'être réalisées. Mais c'est l'inverse qui est la vérité... Car le possible n'est que le réel avec, en plus, un acte de l'esprit qui en rejette l'image dans le passé une fois qu'il s'est produit..." 

 


[1] Cf. notre article du 21 janvier 2012, Du possible au réel?

[2] Cf. notre article du 27 novembre 2011, 3e présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée 

[3] Emmanuel Kant, in "Le seul et unique fondement possible d'une démonstration de l'existence de Dieu", Insel Verlag, I, p. 630, cité par Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 290.

[4] Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, op. cit., p. 291-292.

[5] Henri Bergson, in "Le Possible et le réel, la Pensée et le Mouvant", p. 109, cité par Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, op. cit., p. 292-293. 

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21 janvier 2012 6 21 /01 /janvier /2012 10:36

La méthode déductive de raisonnement philosophique, avons-nous vu, est fondée sur des présupposés qui s'avèrent, après analyse, erronés [1].

 

Il nous faut nous intéresser maintenant à la méthode même. Que fait le philosophe, lorsqu'il s'efforce de concevoir les premiers principes à la lumière de sa raison pure, affranchie de tout contact avec l'expérience sensible?

 

A partir d'un raisonnement qui se veut rigoureusement rationnel, notre philosophe conçoit tout ce qui est POSSIBLE. Et à partir du POSSIBLE, il déduit le REEL. Non que le POSSIBLE soit nécessairement REEL! Le POSSIBLE peut exister, comme il peut ne pas exister. Mais ce qui est sûr, pour notre philosophe, c'est que l'impossible, lui, n'est pas concevable. Par suite, il ne peut pas exister. Ce serait contraire à la raison. Seul le POSSIBLE est rationnel.

 

Cette méthode comporte deux failles importantes. 1°) Elle considère que la raison peut déterminer a priori ce qui est POSSIBLE - et donc : rationnel. 2°) Elle estime que l'idée du POSSIBLE est absolument indépendante de l'expérience - et qu'elle naît dans la raison pure du philosophe.

 

Ce sont là deux graves erreurs (deux de plus...) qui entament considérablement la crédibilité de cette méthode de raisonnement.

 

Tout d'abord, est-il vrai que la raison pure du philosophe puisse envisager a priori, c'est-à-dire avant toute expérience, ce qui est POSSIBLE - et donc rationnel? La réponse est : non. "Nous ne savons pas à l'avance, nous dit Tresmontant, ce qui est possible ou impossible. Nous le savons après coup. Ce qui paraissait impossible en réalité ne l'était pas." [2]

 

Le Professeur appuie son propos par trois exemples éclairants :

 

"Si j'avais dit au siècle dernier : Je vois ce qui se passait il y a un milliard d'années, deux milliards d'années, trois milliards d'années,... - j'étais enfermé sans tarder dans un asile de fous. Ce que je disais paraissait absolument irationnel ou déraisonnable. Aujourd'hui, il suffit de regarder dans l'oculaire du grand télescope du Mont Palomar pour voir des galaxies telles qu'elles étaient il y a un, deux, trois... six, sept, huit... milliards d'années. Ce qui paraissait absurde ne l'était pas en réalité.

 

"Il fut un temps où il paraissait complètement absurde de prétendre qu'il existe des antipodes : comment les hommes peuvent-ils vivre la tête en bas? Cette absurdité évidente n'est plus absurde pour nous. Nous nous y sommes faits. Nous avons appris à considérer que les notions de haut et de bas sont relatives.

 

"Il y a deux siècles, si j'avais dit à Voltaire que je peux parler avec un Chinois qui habite en Chine alors que je demeure à Paris, Voltaire m'aurait sans doute objecté que c'est irrationnel. Nous savons aujourd'hui que cela ne l'est pas. Ce qui paraissait impossible n'était pas en réalité impossible." [3]

 

Dès lors, la méthode déductive nous trompe lorsqu'elle prétend pouvoir dire, avant toute expérience, ce qui est POSSIBLE, et donc rationnel. La raison humaine ne peut rien connaître en dehors de l'expérience sensible. C'est l'expérience sensible qui nous enseigne ce qui est POSSIBLE, et donc : ce qui est rationnel. "On appelle pensée rationnelle une pensée qui est conforme à l'expérience, qui n'entre pas en contradiction avec l'expérience, c'est-à-dire avec la réalité objective. Nous ne savons ce qui est rationnel et ce qui est irrationnel qu'à partir de l'expérience, et non pas a priori, ou avant toute expérience." [4]

 

Nous verrons dans un prochain article que ce que le philosophe adepte de la méthode déductive considère comme sortant a priori de sa raison pure est en réalité abstrait de l'expérience sensible ; et qu'il est IMPOSSIBLE, à la vérité, de raisonner a priori, indépendamment de l'expérience. Pour démontrer cela, nous recevrons un renfort de poids : Jules César, le célèbre empereur romain! 

 


[1] Cf. nos articles du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive : "le monde est ma représentation" ; du 16 octobre 2011, Réfutation du 1er présupposé de la méthode déductive ; du 28 octobre 2011, 2e présupposé de la méthode déductive : le dualisme corps/âme ; du 13 novembre 2011, Réfutation du 2e présupposé de la méthode déductive ; du 27 novembre 2011, 3e présupposé de la méthode déductive : la nature n'est pas informée ; et du 26 décembre 2011, Réfutation du 3e présupposé de la méthode déductive.

[2] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 276.

[3] Ibid. Claude Tresmontant évoque aussi le cas du "petit bonhomme de Laplace" - qu'il affectionne particulièrement puisqu'il en parle dans plusieurs de ses ouvrages. Nous lui consacrerons, le moment venu, un article spécifique.

[4] Ibid.

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 10:06

Pour Kant et ses disciples nominalistes, la réalité objective ne contient aucune information en elle-même susceptible d'être connue par notre intelligence. Au contraire : c'est notre intelligence qui met dans la matière - qu'elle appréhende par les sens - son contenu intelligible. La matière en elle-même est brute ; elle n'est pas informée. Ce qui lui donne sens et forme, c'est l'activité de notre esprit réfléchissant sur elle. Dès lors, il ne peut y avoir de connaissance métaphysique qu'a priori - puisque la connaissance ultime de toute chose se trouve dans l'esprit de l'homme qui pense : elle ne peut être abstraite de l'expérience sensible [1].

 

Tresmontant, en des pages admirables, démontre toute la fausseté de ce présupposé, en établissant magistralement que "la nature est intelligible en elle-même, bien avant que le professeur Kant ne légifère sur elle" [2].

 

"Nous constatons que dans l'Univers et dans la Nature, tout est informé. En cette fin du XXe siècle, nous voyons plus clairement que jamais que tout dans l'Univers est lumière et information. Un atome est une composition. C'est donc de l'information. Une molécule est une composition. C'est de l'information encore plus complexe. Un message génétique, c'est de l'information. Chaque groupe zoologique nouveau qui apparaît dans l'histoire de la Nature, c'est un nouveau message génétique qui est communiqué. C'est de l'information nouvelle qui ne préexistait pas antérieurement." [3]

 

Or, qui dit "information" dit "pensée". Car l'"information" n'est rien d'autre que de la "pensée". Il est donc bien une "pensée" qui habite la matière, et qui n'est pas le fruit de notre propre "pensée". Cela est particulièrement manifeste dans le monde des vivants : "Un être vivant est construit, constitué, par un message génétique initial, qui peut se lire, qui peut se déchiffrer comme une partition de musique, si on connaît l'alphabet. Un être vivant est une pensée. Cette pensée est écrite physiquement sur ou dans une molécule géante [en l'occurrence : l'ADN] qui est rédigée selon les normes d'un certain système linguistique" [4]. Cette pensée pré-existe absolument à celle du philosophe - et ne peut donc en dépendre : "Le premier message génétique qui a constitué le premier vivant est apparu il y a 3 ou 4 milliards d'année" [5].

 

Pour appuyer son propos, Claude Tresmontant évoque l'exemple du lion, que le savant étudie. Que fait le savant, pour connaître le Lion? "Il va dans la brousse, là où il y a des lions. Il étudie leur anatomie, leur physiologie, leur biochimie spécifique, leur psychologie, leur sociologie, etc. Il étudie, s'il le peut, les programmations qui commandent aux comportements sociaux et politiques des lions : les amours, les chasses, la défense du territoire, la hiérarchie, les rites de domination et de soumission, etc. Ainsi le naturaliste, le zoologiste, se fait une idée du Lion." [6] Cette idée ne sera pas bien entendu la substance de tel lion singulier, mais un concept général de lion qu'il tirera de l'observation de tous les lions singuliers et concrets qu'il aura rencontrés : "L'information que le zoologiste reçoit dans son esprit lorsqu'il étudie les espèces vivantes, c'est (...) l'idée générale de telle ou telle espèce animale, idée générale qu'Aristote appelait ousia seconde, l'essence d'un être." [7] Bref, le savant va dégager de son observation des lions ce que Claude Bernard appelait l'idée directrice du lion, "c'est-à-dire la pensée qui a présidé à sa construction" - et qui ne vient pas de l'homme -, "le message génétique qui est inscrit dans le patrimoine génétique du lion" [8].

 

Cette connaissance sera certes parcellaire et imparfaite. Mais elle s'enrichira à mesure que la science progressera. "Il y a un siècle, on connaissait l'anatomie des lions et leur physiologie, mais on ne connaissait pas encore les particularités de leur biochimie, qui est originale (...). Donc, au fur et à mesure de nos découvertes, notre idée du Lion va s'enrichir. Tout est tiré de l'expérience, de l'étude des lions singuliers. Notre connaissance du lion n'est pas a priori (...). Elle est toute entière expérimentale, tirée ou extraite de l'expérience concrète. L'idée du Lion que nous avons dégagée d'une manière progressive et incomplète de l'étude des lions particuliers que nous avons pu étudier, c'est en somme ce qui est écrit physiquement dans le message génétique inscrit sur ou dans la molécule géante que le lion communique à sa chérie la lionne, lorsqu'ils s'unissent physiquement. Cette union est communication d'information. Tout ce que le zoologiste a dégagé péniblement et d'une manière incomplète de l'étude expérimentale des lions concrets et singuliers, tout cela est inscrit sur cette molécule géante qui se trouve contenue dans la tête du spermatozoïde du lion, et dans le noyau de l'ovule de la lionne. Si nous avions su, si nous savions déchiffrer ce qui est écrit sur ou dans cette molécule géante qui se trouve pelotonnée dans le noyau du spermatozoïde du lion ou dans l'ovule de la lionne, nous aurions une idée complète du lion, non pas a priori évidemment, mais par la simple lecture, par le déchiffrement du contenu du message génétique du lion et de la lionne. Nous saurions quelle est l'idée directrice du lion, pour reprendre l'expression de Claude Bernard. De même que certains musiciens savent déchiffrer une partition musicale et l'entendre chanter en eux-mêmes sans orchestre, avant l'orchestration." [9]

 

Tresmontant conclut alors : "Nous avons une idée du lion parce que nous tirons de la réalité objective, à savoir des lions existants et concrets, l'idée du lion qui s'y trouve : le message génétique du lion, qui constitue le lion vivant et existant et rugissant. C'est parce que la nature est informée bien avant que nous la connaissions, que nous pouvons en tirer les messages qui la constituent. C'est parce que le lion existant, vivant et rugissant est un être vivant et informé, que nous pouvons à partir de l'expérience et par l'étude et l'analyse dégager l'idée directrice et constituante du lion, qui de fait est inscrite physiquement dans les messages génétiques du lion et de la lionne. - C'est parce que la réalité est en elle-même informée et donc intelligible, que nous pouvons parvenir à la penser.  Nous assimilons l'information intelligible qui se trouve dans la nature bien avant que nous ne la découvrions." [10] 

 


[1] Cf. Notre article du 27 novembre 2011, 3e présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée.

[2] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guilbert 1995, p. 282.

[3] Ibid., p. 287

[4] Ibid., p. 288

[5] Ibid., p. 290

[6] Ibid., p. 288

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 157.

[8] Ibid., p. 156

[9] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, op. cit., p. 289.

[10] Ibid., pp. 289-290

[11] Ibid., p. 282

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 11:34

Le 3e grand présupposé de la méthode déductive est que la nature est un chaos inintelligible en soi et que son ordre apparent résulte d'un travail de notre esprit - qui met du sens là où il n'y en a pas. C'est là le préjugé d'Emmanuel Kant, sur lequel repose tout son système philosophique.

 

"L'un des présupposés inconscient, non explicites, non analysés ni critiqués, sur lesquels repose l'édifice pesant - ô combien pesant! - de la Critique de la Raison pure, c'est celui-ci : la réalité objective, la réalité sensible, la nature en elle-même, n'est pas informée et si nous trouvons dans l'expérience de l'information, de l'intelligibilité, c'est que le sujet connaissant l'y a mise. En elle-même, l'expérience n'est pas informée. C'est nous qui informons le donné brut de la réalité objective pour en constituer l'expérience. C'est nous qui communiquons l'information. Nous retrouvons dans l'expérience l'information que nous y avons mise." [1]

 

Pour Kant, la nature est une matière brute, un chaos. Et c'est notre raison qui rend intelligible ce chaos. Ainsi que l'affirme le philosophe allemand : "C'est (...) nous-mêmes qui introduisons de l'ordre et la régularité dans les phénomènes que nous appelons Nature, et nous ne pourrions la trouver s'ils n'y avaient été mis originairement par nous ou par la nature de notre esprit." [2]

 

Cette considération n'est pas nouvelle. Elle n'est pas une invention d'Emmanuel Kant - simplement une réactualisation de l'antique pensée de Platon : "Ce présupposé a une très vieille histoire. Il remonte en fait à la dichotomie platonicienne entre le sensible et l'intelligible. Le sensible est de soi et par soi privé de signification (...). Ce que constamment Aristote reproche à Platon, c'est de séparer l'intelligible du sensible, l'idée du réel. Ce qui est proprement aristotélicien, c'est de reconnaître que l'idée est immanente au réel, et qu'elle l'informe constamment." [3]

 

Plus encore, cette appréciation est une résurgence du vieux mythe du Chaos originel - également repris par Descartes. Pour le philosophe Henri Bergson : "Tout l'objet de la Critique de la Raison pure est (...) d'expliquer comment un ordre défini vient se surajouter à des matériaux supposés incohérents. Et l'on sait de quel prix elle nous fait payer cette explication : l'esprit humain imposerait sa forme à une 'diversité sensible' venue on ne sait d'où ; l'ordre que nous trouvons dans les choses serait celui que nous y mettons nous-mêmes." [4]

 

De même que le 2e présupposé de la méthode déductive implique une certaine anthropologie (ou conception de l'homme) [5], de même, une certaine ontologie (ou théorie de l'être), inspirée de Platon, se trouve à la racine de la théorie de la connaissance qui fait florès chez nos philosophes modernes [6] : "Chez Kant, comme chez Descartes, une certaine philosophie de la nature est, entre autres, à l'origine de la théorie de la connaissance. Dans la nature, il n'y a pas d'information, et par conséquent notre intelligence ne peut pas l'y trouver. L'idée ne se trouve pas dans le réel avant d'être dans notre esprit." [7]

 

C'est ce qu'écrivait l'éminent professeur de l'Université de Koenigsberg dans sa Dissertation de 1770 : "En ce qui concerne les intelligibles strictement entendus, dans lesquels l'usage de l'entendement est réel, les concepts de cette nature concernant des objets ou des rapports sont donnés par la nature même de l'entendement, et non abstraits d'aucun usage des sens, et ne contiennent aucune forme de connaissance sensible comme telle." [8]

 

La pensée d'Emmanuel Kant est donc fondamentalement nominaliste : "Dire que l'intelligence humaine ne peut pas tirer l'idée qui se trouve dans la nature, assimiler l'intelligibilité qui est inhérente et immanente à la nature, et qu'en conséquence à nos idées, à nos concepts, ne correspond en réalité rien du tout dans la nature, c'est la définition même du nominalisme." [9] Comme l'écrivait à ce sujet Régis Jolivet, dans son Traité de Philosophie : "Kant est intégralement nominaliste. Le concept, dit-il, ne dérive d'aucune manière de l'expérience. Il est absolument a priori... La pétition de principe est aveuglante." [10]

 

On comprend pourquoi, selon Kant, seul l'a priori est intelligible, seul l'a priori est pur [11] : "Si la Nature n'est pas informée en elle-même, si les êtres de la Nature ne sont pas informés en eux-mêmes et indépendamment de la connaissance que nous en prenons, bien avant la connaissance que nous en prenons, alors en effet, nous ne pouvons pas partir de l'expérience et de la Nature pour en tirer l'intelligibilité qui s'y trouve, - car justement, elle ne s'y trouve pas (...). Dans ces conditions, puisque nous ne pouvons pas trouver l'intelligible dans la Nature, dans l'Univers, dans les êtres de la Nature, alors il faut la chercher en nous-mêmes. Il faut donc procéder a priori. La métaphysique comme science n'est possible qu'a priori. Elle ne peut être que déductive. Elle ne peut pas être expérimentale, comme l'ont pensé Aristote, les grands scolastiques qui suivaient la méthode aristotélicienne, et beaucoup plus tard, Bergson." [12]

 

Mais cela conduit à une certaine idôlatrie de la raison humaine [13], puisque "le Sujet connaissant va se substituer autant que possible au Dieu créateur, s'identifier à lui, après avoir éliminé autant que faire se peut la théorie hébraïque de la Création"... [14]

 


[1] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 174.

[2] Kant, in Critique de la Raison pure, cité par Claude Tresmontant, Ibid.

[3] Ibid.

[4] H. Bergson, in La Pensée et le Mouvant, cité par Claude Tresmontant, Ibid., p. 176.

[5] Cf. notre article du 28 octobre 2011, 2e présupposé de la méthode déductive : le dualisme corps/âme.

[6] Cf. notre article du 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne.

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, op. cit., p. 176.

[8] Kant, in Dissertation de 1770, citée par Claude Tresmontant, Ibid.

[9] Ibid.

[10] Régis Jolivet, in Traité de Philosophie, III, Métaphysique, p. 153, cité par Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 282.

[11] Cf. notre article du 14 août 2011, Kant et la raison pure (2).

[12] Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, op. cit., p. 286.

[13] Cf. notre article du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive ; le monde est ma représentation.

[14] Claude Tresmontant in Les métaphysiques principalesop. cit., p. 286.

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 12:33

La méthode déductive, avons-nous dit [1], procède d’une conception négative du corps considéré comme une prison pour l’âme, le résultat d’une "chute" de l’Un dans la réalité multiple, d’une aliénation de l’esprit dans la matière – d’une déchéance.

 

"Que peut-il sortir de bon d’un corps?" pourrions-nous demander, en paraphrasant la fameuse question de Nathanaël à Philippe au sujet de Nazareth (cf. Jn 1. 46).

 

Cette anthropologie dualiste qui appréhende séparément, comme deux réalités opposées, l’âme (qui connaît) et le corps (qui alourdit, entrave, enferme, trompe, souille) ; cette anthropologie platonicienne, que présuppose la méthode déductive, se révèle – à y regarder de plus près – purement arbitraire, sans le moindre fondement rationnel.

 

Ce qui est très embêtant...

 

"L’univers ne serait qu’une apparence, un songe, une représentation. La multiplicité des êtres ne serait qu’une illusion. La diversité des êtres, la spatialité et la temporalité, le devenir, tout cela relèverait de l’apparence. En réalité, il n’y a que l’Un, seul l’Un existe, et la sagesse consiste à retrouver, en surmontant les apparences, cette unité originelle du tout (…).

 

"Les métaphysiques qui enseignent cela se heurtent à un certain nombre de difficultés. Elles récusent l’expérience, elles nous disent que l’expérience (…) est fausse et illusoire ; l’enseignement métaphysique qui professe la seule existence de l’Un serait la vérité. Ces métaphysiques nous déclarent que l’expérience est trompeuse, que l’expérience a tort (…). Elles nous enseignent le contraire de l’expérience, mais elle ne nous donne pas les raisons pour lesquelles nous devrions plutôt croire à la doctrine (…) qu’elles nous proposent, qu’à l’expérience. Car enfin (…), pour renoncer à ce que nous dit l’expérience, et pour professer ce que nous enseignent ces métaphysiques de l’Un, – qui sont en contradiction avec l’expérience, – il faudrait des raisons. On ne nous en donne pas (…). On nous parle d’une chute, d’un exil (…), d’une modification de la substance unique, d’une aliénation de la substance divine. Mais d’où tire-t-on ces enseignements ? On ne nous le dit pas." [2]

 

Quand on creuse un peu la question, on aperçoit très vite l’origine mythique de cette métaphysique : "On nous demande de ne pas accepter l’enseignement de l’expérience au nom de mythes dont on ne nous justifie pas l’origine, dont on ne nous donne pas les titres, et qui de plus sont totalement contradictoires [puisque la chute est nécessairement imputable à l’Un, qui, seul, existe : la faute est donc commise au sein même de la divinité…] On nous demande sans doute aussi de renoncer à la raison, à la logique, au principe de contradiction ? Il nous faudrait renoncer à l’enseignement de l’expérience objective et aux exigences d’une démarche rationnelle cohérente ? C’est vraiment trop demander." [3]

 

Mais alors... Si le corps n’est pas l’enveloppe terrestre dans laquelle l’âme-parcelle-divine est « tombée », qu’est-il en réalité ?

 

Tout simplement : l’homme lui-même. Mon corps, c’est moi – non pas quelque chose d’autre que moi, mais moi, en personne : "Il ne faut pas dire que l’homme A un corps organisé, car ce serait faire de l’homme autre chose que ce corps qu’il serait censé avoir. L’homme EST un corps organisé." [4] Tout est dit dans cette dernière définition. L’homme EST un corps ; et le corps EST lorsqu’il est organisé (et seulement lorsqu’il est organisé) : "Un corps vivant est un corps animé, ou il n’est rien. Lorsque l’âme s’en va, il ne reste pas un corps, il reste un cadavre, c’est-à-dire un tas, une multiplicité pure d’éléments chimiques qui s’en vont et se dispersent. Le cadavre ne garde que provisoirement l’apparence du corps vivant : en fait, il n’est plus un corps, il est une mutiplicité." [5]

 

Si le corps EST lorsqu’il est organisé – et seulement lorsqu'il est organisé – il faut s’interroger sur le principe même de cette organisation. Qu’est-ce qui fait que le corps est vivant et animé – que JE suis moi-même vivant et animé ? Notre auteur l’a évoqué plus haut : le principe d’animation du corps, ce qui fait que le corps EST corps (et non cadavre), c’est une structure subsistante distincte du corps, mais non séparée, qui le transcende et en est le sujet ; une structure subsistante qu'Aristote appelait l’âme (psychê). "Un vivant est une structure physique (...) qui subsiste, durant sa vie entière, alors que la matière intégrée dans cette structure (...) est constamment renouvelée. C'est (...) une structure physique qui a en elle-même la loi de son propre développement, qui est capable d'assimiler des éléments étrangers, c'est-à-dire de prendre, de capter, et d'intégrer à sa propre structure des molécules étrangères, prises au dehors, qu'elle transforme préalablement, afin de les rendre capables de s'intégrer à l'ensemble des molécules du vivant. Le vivant est encore une structure (...) capable de réparer, dans des mesures variables, les accidents survenus à cette structure qu'il est, de régénérer sa propre forme, dans la mesure du possible. Enfin, le vivant est un être capable de communiquer la loi même de sa constitution à un autre vivant semblable à lui même. Il est capable de se reproduire, de se multiplier (...)." [6]

 

Le corps vivant de l’homme, ce n’est donc pas simplement une matière organisée (une statue, par exemple, est aussi une matière organisée) – c’est une matière en activité : "Le vivant (…) est sujet de sa propre activité (…). [Il] n'est pas seulement une organisation matérielle : il est un être capable de s’organiser, de se renouveler du point de vue matériel, de s’adapter, de se cicatriser : il est le sujet des verbes d’action qui le caractérise." [7] C'est lui qui informe la matière afin d'en faire un corps vivant : "C'est lui qui renouvelle constamment la matière physique multiple qu'il intègre ; c'est lui qui recherche des aliments et qui les transforme, qui les assimile, qui rejette ce qui ne lui convient pas ; c'est lui qui se développe et se régénère s'il est abîmé ; c'est lui qui communique sa propre information génétique pour constituer un autre vivant." [8] 

 

Ce qui subsiste dans le vivant, ce n'est pas un élément physique ; ce n'est pas de la matière, ce n'est pas un atome ou une molécule. La substance qui demeure, alors même que tous les éléments physiques qui la composent sont constamment renouvelés "ne peut pas être comptée avec les éléments physiques qu'étudie le physicien. Elle est ce qui intègre une multiplicité matérielle considérable par le nombre et la variété, dans l'unité d'une synthèse." [9] L’existence de l’âme n’a donc pas besoin d’être prouvée. Elle est "une donnée immédiate de la perception : un organisme vivant est une âme vivante qui informe une matière. Lorsque je regarde un être vivant, ce n’est pas seulement un corps que je vois, mais c’est aussi, et en même temps, une âme vivante (…)." [10]

 

"Au siècle dernier (…), un médecin avait produit ce propos célèbre et indéfiniment répété depuis : ‘Je croirai à l’existence de l’âme lorsque je l’aurai trouvé sous mon scalpel’ (…). Point n’était nécessaire d’aller chercher le scalpel : il suffisait de regarder n’importe quel être vivant : il est une âme vivante. Inutile de disséquer. Il suffit d’ouvrir les yeux." [11]

 

Le corps de l’homme n’a donc rien à voir avec une chose, avec une machine – comme le pensait Descartes. Et une métaphysique fondée toute entière sur l’analogie du corps de l’homme avec la machine est inéluctablement vouée à l’échec – car elle est radicalement, ontologiquement fausse. "Dans une machine, si vous enlevez une pièce, si vous abîmez une pièce, la machine s’arrête. Elle ne marche plus. Dans un organisme vivant (…), si une partie de l’organisme se trouve atteinte, mutilée, abîmée par la maladie, l’organisme tout entier fait effort pour se passer de la partie malade, pour compenser ses déficiences (…). L’organisme peut compenser la perte d’un poumon, d’un rein, et même la lésion d’une partie du cerveau. Chez certains animaux primitifs, l’organisme peut régénérer les parties amputées. – Tout cela, la machine ne sait pas le faire. Elle n'est pas elle-même principe d'action, elle n'a pas d'initiative (...). L'organisme est autre chose, il est spontanéité active et même intelligente." [12]

 

Si donc l’homme est un corps animé d’une âme, si l’homme EST à la fois, indissociablement, corps et âme, alors ce qui touche à l’un touche à l’autre – puisque l’un et l’autre sont comme les deux faces d’une même réalité. L’âme communique au corps l’information nécessaire pour vivre et se développer – elle est son principe d’animation et d’existence en tant que corps vivant. Mais l’âme n’est pas seulement sujet d’action biologique ; elle est aussi le centre de connaissance qui collecte les informations communiquées par l’expérience sensible, qui les traite et les exploite. Le corps est donc le moyen par lequel l’âme reçoit l'information du monde extérieur, lui permettant d'accomplir sa fonction d’animation – puisqu’elle se sert des éléments du monde extérieur pour constituer l’organisme qu'elle est, et le préserver dans son intégrité : "C'est la différence qui existe entre un psychisme et une chose : un psychisme est capable de recevoir des informations et de les interpréter. Une chose n'en est pas capable. Un psychisme est sujet : il est le lieu où parviennent des informations, le foyer à partir duquel ces informations sont traitées et interprétées, et le point de départ d'une action, d'une réaction." [13]

 

"Dans l’anthropologie dont nous avons proposé les linéaments, le corps n’est pas autre chose que l’âme. Le corps vivant, c’est l’âme vivante qui informe une matière pour constituer l’organisme qu’elle est. Lorsque de l’information parvient à un corps vivant, animal ou humain, c’est donc au psychisme que l’information parvient, par la voie des sens. L’expérience sensible est la première des connaissances, la connaissance fondamentale. Ensuite, il faudra traiter l’information, l’interpréter, l’analyser, la raisonner. Mais la base, le fondement, ce qui est vraiment connaissance et nourriture, c’est l’information qui vient du monde, de la nature, des autres êtres vivants, par la voie des sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le contact tactile." [14] 

 


[1] Nos articles des 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive : le monde est ma représentation, et 28 octobre 2011, 2e présupposé de la méthode déductive : le dualisme corps/âme

[2] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, pp. 50-51

[3] Ibid., p. 51

[4] Ibid., p. 384

[5] Ibid., p. 385

[6] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 65-66

[7] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 247

[8] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 66

[9] Ibid., pp. 66-67

[10] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 396

[11] Ibid.

[12] Ibid., p. 390

[13] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 155

[14] Ibid., p. 161.

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 00:00

 

Le deuxième présupposé de la méthode déductive est d’ordre anthropologique.

 

Nous l’avons vu en examinant le Phédon de Platon [1] : le corps est considéré comme une "entrave" à la connaissance. "Lorsque c’est avec l’aide du corps [que l’âme] entreprend d’envisager quelque question, alors, la chose est claire, il l’abuse radicalement".

 

Nous sommes ici dans la lignée du premier présupposé [2] : si nous sommes tous des fragments de l’Unique Esprit (de l'Esprit divin), alors nos êtres particuliers sont le résultat d'une division à l'intérieur de l'Un, d'une pulvérisation de l'Un, d'une chute de l'Un dans la matière. La multiplicité matérielle, l’individuation sont vus comme un mal, la conséquence d’une dégradation. "Tombée" dans un corps, l'âme s'y trouve comme dans une prison, de laquelle elle se libérera au moment de la mort, lorsqu'elle s’en détachera pour retourner à sa divine origine.

 

Dans cet univers de pensée, l’âme n’a évidemment aucune information à recevoir du corps – qui est une réalité mauvaise, qui nous éloigne de l'Unité et donc, de la Vérité. Tout au contraire, pour "acquérir vérité et pensée", l’âme devra s’abstraire autant que faire se peut de toute influence sensible afin de ne pas se laisser "troubler" : "C’est en s’isolant le plus possible que l’âme va parvenir à la connaissance de ce qui est." [3]

 

Descartes reprendra à son compte ce dualisme corps/âme de Platon, qui le conduira naturellement vers une métaphysique déductive, entièrement a priori. [4] "Inclinant vers une anthropologie de type platonicien, il [était] tout-à-fait normal [qu’il] adopte aussi une épistémologie de type platonicien."

 

Descartes empruntera également aux philosophes matérialistes leur conception du corps : "L’anthropologie de Descartes, si elle est de tendance platonicienne et idéaliste (…) du côté de ‘l’âme’, associée au corps d’une manière purement extrinsèque (…) – s’apparente fortement [côté ‘corps’] au matérialisme atomiste, et les matérialistes français du XVIIIe, du XIXe et même du XXe siècle sauront en faire leur profit, tout simplement parce que le corps, chez Descartes, n’est pas (…) informé par l’âme. Il peut donc subsister à part et sans information. N’étant pas informé, sa structure, sa composition, sont de type mécanique. Il s’apparente aux machines que l’homme fabrique. Si le corps ou l’organisme n’est pas un système informé, on ne voit pas comment il pourrait recevoir de l’information qui vient du dehors. Si c’est une machine associée à un psychisme (…), il ne peut pas recevoir de l’information. Et d’ailleurs, Descartes nie qu’il y ait de l’information dans la nature, pour lui, tout est mécanique. Il n’y a donc pas à recevoir, de l’Univers et de la nature, l’information qui ne s’y trouve pas. C’est l’exclusion de la méthode expérimentale. Toute connaissance principale devra être obtenue a priori, par pure déduction à partir du moi, à partir du sujet pensant qui se connaît immédiatement lui-même." [5]

       


[1] Cf. notre article du 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?"

[2] Cf. notre article du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive : "le monde est ma représentation"

[3] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 161.

[4] Cf. notre article du 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes.

[5] Ibid., pp. 162-163.

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