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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 14:26

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Published by Matthieu BOUCART - dans Vidéo
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19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 12:00

Chers amis,

 

En exclusivité absolue sur ce blog, voici la 12e partie (inédite!) d'une interview audio donnée par Claude Tresmontant en décembre 1996, quatre mois seulement avant sa mort.

 

Interrogé par Jérôme Dufrien - qui nous a fait l'honneur et la grâce de nous confier la diffusion de ce document exceptionnel -, Claude Tresmontant revient sur les grands thèmes de son oeuvre.

 

Dans ce nouvel extrait que nous publions aujourd'hui, Claude Tresmontant nous introduit dans le mystère de l'Eglise.

      

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Published by Matthieu BOUCART - dans Audio
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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 20:03

Chers amis,


"Annuntio vobis gaudium magnum"... nous avons un nouvel extrait de l'interview audio de Claude Tresmontant!  

 

Rendons grâce à Dieu pour ce cadeau inattendu et bienvenu! Et remercions de tout coeur notre ami et bienfaiteur Jérôme Dufrien pour ce trésor qu'il nous partage.

 

L'extrait dont il est question concerne le mystère de l'Eglise. Nous le publierons donc symboliquement ce mardi, jour de l'inauguration officielle du pontificat du Pape François, pour nous associer à notre manière à ce grand moment de la vie de l'Eglise.

 

A très vite!

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Published by Matthieu BOUCART - dans Audio
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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 16:08

La question de l'existence de Dieu est la première des questions philosophiques [1].

 

Quiconque s'interroge sur sa vie et sur toutes les réalités qui l'entourent ne peut pas, à un moment donné, ne pas se poser cette question fondamentale entre toutes : à quoi dois-je mon existence? Celle-ci est tellement prodigieuse, miraculeuse [2], que je ne puis me demander d'où elle vient : de l'Univers lui-même ou... d'un Autre?

 

Ce réel que je perçois autour de moi, et qui réalise des merveilles - dont celle de ma propre existence - est-il la totalité du réel, ou bien... y en a-t-il un autre, caché, mystérieux, mais tout aussi réel, que me dévoile mon existence même, les prodiges qui m'environnent, l'Univers tout entier? - tel le bouquet de fleur révélant à la fiancée l'amour de son fiancé.

 

N'y a-t-il que de la matière? que du monde? que de la Nature? Ou bien la réalité sensible me laisse-t-elle entrevoir une autre réalité : un Amour, à la source de mon être, qui me comble de ses dons?

 

Certains affirment que la question de l'existence de Dieu est incongrue ; qu'elle ne se pose pas [3]. Mais ils se trompent (et ils nous trompent). Car eux-mêmes se la sont posée - qu'ils l'admettent ou non - et l'ont résolu à leur manière : en décrétant avant toute analyse, au nom de l'évidence, que l'Univers est le seul être et qu'il n'en est pas d'autre. Si l'Univers est le seul être, alors en effet : la question de Dieu ne se pose pas puisque la voilà par avance résolue! Mais il s'agit d'un présupposé dont il convient précisément de vérifier la légitimité - en la soumettant à une critique rationnelle.

 

D'autres admettent que la question se pose effectivement. Que notre univers est trop "étrange" (pour reprendre l'expression de Georges Lemaître) et notre vie trop improbable pour ne pas s'interroger sur le fondement ultime de l'être - et poser, comme hypothèse plausible, l'existence de Dieu. Cependant, avertissent-ils : "Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez pas de solution définitive au problème. La question de l'existence de Dieu est insoluble." Et ils invoquent à titre de preuve le désaccord régnant entre les philosophes - chacun ayant sa propre théorie. Le fait que les grands penseurs de notre humanité ne soient pas parvenus à s'entendre sur un sujet aussi essentiel montre assez bien, selon eux, que l'on ne peut acquérir aucune certitude en la matière.

 

Mais le désaccord entre les philosophes ne démontre nullement que la question est insoluble! Il révèle simplement que la question est difficile. Après tout, parmi toutes les théories existantes, peut-être en existe-t-il de satisfaisantes, tandis que d'autres pourraient être aisément écartées? Pour le savoir, il faut examiner ces théories en présence pour voir ce qu'elles valent "car comment savoir [si le problème est insoluble], alors que l'on n'a même pas encore commencé de [le] traiter, et qu'on ne [l'a] pas encore correctement posé?" [4]. On ne peut savoir a priori si la question est insoluble. On le saura si, après analyse, il s'avère qu'aucune théorie n'est satisfaisante sur le plan rationnel - c'est-à-dire : conforme à la réalité objective [5].

 

Mais nos agnostiques voient avec beaucoup de réticence ce type d'analyse. Il se méfient des raisonnements métaphysiques. Ils estiment qu'il n'est de connaissance certaine que scientifique ; que la raison humaine est incapable, par elle-même, d'atteindre des vérités métaphysiques s'imposant à tous. La vérité ultime de toute chose, pensent-ils, est hors de portée de notre raison. Elle est inaccessible. Chacun a donc le droit de se faire son opinion. Mais nullement d'imposer la sienne aux autres. Parce qu'on ne peut pas SAVOIR. Juste CROIRE. Croire que Dieu existe. Croire qu'il n'existe pas. Ou croire qu'il est préférable de suspendre son jugement sur cette question, en l'absence de certitude. La métaphysique ne présente guère d'intérêt à leurs yeux. Elle est une entreprise vaine, vouée à l'échec. Parce que pure spéculation.

 

Que la raison humaine soit limitée, nul n'en disconvient. L'homme est un être fini, il n'a pas en lui-même la Connaissance de tout ce qui est. La réalité le dépasse - il n'en est qu'une infime partie. Il n'est pas Dieu. Il ne peut tout savoir, tout connaître ; son intelligence est limitée - cela tient aux limites de sa propre nature. Mais comment situer les limites de la raison humaine? Où fixer la frontière entre ce qui est accessible à la raison et ce qui ne l'est pas? Est-il légitime d'affirmer qu'il n'est de connaissance possible que scientifique - ou dit autrement : qu'il n'est de science que positive?

 

Que savons-nous au juste de la raison - de ses capacités et de ses limites?

 

Dans le domaine des sciences, nous découvrons que les possibilités de notre raison sont plus grandes que nous le pensions. "Savoir ce qui est rationnel et le distinguer de ce qui ne l'est pas, cela ne peut se déterminer absolument a priori. C'est le réel qui est seul juge en la matière. Ce qui paraissait irrationnel à telle époque est reconnu rationnel ultérieurement, parce que vérifié. La rontondité de la terre, la circulation de la terre autour du soleil, les antipodes, la filiation des espèces les unes à partir des autres, la théorie ondulatoire, toutes les découvertes scientifiques, en un mot, ont révolutionné une certaine rationalité (...). Il a paru absurde que des hommes se tiennent la tête en bas aux antipodes : cela ne nous paraît plus absurde, parce que nous savons que cela est, et que nous avons réformé notre conception du haut et du bas. La circulation de la terre autour du soleil ne nous donne plus le vertige et nous savons qu'un corps peut en mouvoir un autre sans le toucher (...). En fait, le rationnel, c'est ce qui est. Nous ne préjugeons plus du possible et de l'impossible en science [6]. Nous savons que toute la marche en avant de la pensée scientifique moderne a consisté à renverser une prétendue évidence commune et reçue de la rationalité (...). Nous ne pouvons plus parler de la raison comme d'un organe (...). La raison n'est pas un organon. C'est une exigence, mais une exigence dont nous ne pourrons connaître le dernier mot que lorsque nous aurons achevé la science. Qu'est-ce que la raison? Nous ne pourrons répondre à cette question qu'à la fin de la recherche humaine (...).

 

"Cette position n'implique ni n'entraîne aucun scepticisme en ce qui concerne la raison, ni aucune tentative pour "amollir" la dureté nécessaire de l'exigence rationnelle. Au contraire. Elle veut éviter qu'un dogmatisme plus subtil que le dogmatisme naïf de l'époque précritique ne vienne (...) déterminer a priori des limites à un exercice de connaissance du réel lui-même. L'aventure de la raison, nous n'en connaîtrons la limite, si limite il y a, qu'au terme de l'exploration, si terme il y a. Ce qui est rationnel, ce qui ne l'est pas, c'est le réel qui nous le dira." [7]

 

Si nous savons que la raison humaine a ses limites, nous n'en connaissons pas les contours. Nous savons que la raison est un pouvoir - le pouvoir de penser. Mais nous ne connaissons l'étendu de ce pouvoir qu'en l'exerçant à partir du réel. C'est le réel, à mesure qu'il est connu, qui repousse sans cesse les limites de notre raison.

 

Cela impose au raisonnement métaphysique - s'il veut avoir quelque chance d'atteindre la vérité -, une méthode : rester fidèle à l'enseignement du réel - n'admettre pour vrai que ce qui est conforme à l'enseignement de l'expérience. Si l'on retient cette méthode - qui est la méthode scientifique - ; si l'on utilise, dans notre démarche rationnelle, le réel comme point de départ et si l'on y revient sans cesse comme critère ultime de vérification, pourquoi récuserions-nous la métaphysique? Pourquoi lui dénierions-nous le statut de science? Pourquoi ne parviendrait-elle pas à nous faire connaître, elle aussi, des vérités certaines? De quel étrange mal serait-elle affectée pour être incapable de nous conduire à de plus hautes vérités que celles enseignées par les sciences "dures"? Pourquoi une méthode ayant fait ses preuves en science ne produirait-elle pas aussi de bons résultats en métaphysique?

 

Je peux, si je veux, renoncer à l'exercice de ma raison sur une question que j'estime par avance insoluble - du fait qu'elle nous conduise au dehors du champ de notre connaissance expérimentale, en des zônes où l'on présuppose n'être capable d'aucune certitude rationnelle. Mais "je renonce alors à tout un secteur de l'exercice de ma raison, je renonce à exercer ma raison selon certaines exigences qui lui sont connaturelles. Je dois donc réprimer cette exigence constitutive de ma raison, la refouler, l'interdire. Je fais alors un acte de répression qui, lui, n'est pas conforme à l'exigence intime de mon besoin de rationalité. Je cède à une prudence, ou à un défaitisme de la pensée, qui n'a pas de justification rationnelle contraignante." [8]

 

Si la première position ["La question ne se pose pas"] est dogmatique, trop dogmatique, arbitrairement dogmatique - puisque l'ontologie qu'elle nous impose n'est pas justifiée -, la seconde ["La question est insoluble"] est sceptique, trop sceptique, arbitrairement sceptique - puisque l'on rejette par principe la métaphysique comme une divagation de l'âme inscusceptible de nous communiquer la moindre certitude. Mais il faudrait nous dire pourquoi la raison serait incapable de voir au-delà de la réalité objective - pourquoi la fiancée serait incapable de percevoir l'amour de son fiancé à partir de la réalité empirique des fleurs reçus à son domicile?

 

La réflexion métaphysique n'est pas un jeu arbitraire de l'esprit, un passe-temps d'intellectuels en mal de distractions, mais le mouvement naturel de la pensée humaine s'efforçant de comprendre le donné empirique qu'elle découvre dans l'activité scientifique. Le raisonnement métaphysique peut être conduit avec la même rigueur que les sciences positives - lorsqu'elle leur emprunte leur méthode propre, la méthode déductive [9].

 

A y bien regarder, la position agnostique conduit à brimer la pensée dans son développement au nom d'une idée fausse de la raison qu'on présuppose incapable de connaître des vérités transcendant l'expérience objective. Mais cet agnosticisme lui-même n'est pas respectueux du réel : il ne voit pas que sans cesse, dans sa vie la plus courante, l'homme procède à des raisonnements métaphysiques qui lui donnent de vraies certitudes (par ex. je trouve des lunettes sur mon bureau - je devine que quelqu'un les a laissé là ; j'écoute une oeuvre de Bach - je réalise que cet homme était un génie, alors que je ne l'ai jamais connu ; je vais à un spectacle de marionnettes - je sais bien que ce ne sont pas elles qui parlent, mais des gens cachés qui les meuvent ; je sens un parfum dans une pièce - je découvre qu'une femme y est passée, quand bien même je n'y étais pas pour le constater de visu...)

 


[1] Cf. notre article du 23 décembre 2012, La question fondamentale - absolument première.

[2] Cf. notre article du 23 septembre 2012, Notre vie est un miracle.

[3] Cf. notre article du 3 février 2013, Ceux qui disent que le problème ne se pose pas.

[4] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Editions du Seuil 1966, p. 54

[5] Cf. la citation de Claude Tresmontant, Qu'est-ce qu'une pensée rationnelle?

[6] Cf. nos articles du 21 janvier 2012, Du possible au réel? et du 9 avril 2012, Du réel au possible (le vrai mouvement de la pensée humaine).

[7] Claude Tresmontant, in Essai sur la Connaissance de Dieu, Les Editions du Cerf, 1959, pp. 35-37.

[8] Ibid., pp. 33-34.

[9] Cf. notre série d'articles, De la bonne méthode de raisonnement philosophique.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Métaphysique
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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 00:00

Lorsqu'il s'exprime à propos de l'Eglise (singulièrement dans son ouvrage "Les premiers éléments de la théologie" ), Claude Tresmontant aime à rappeler "qu'elle continue le peuple hébreu. Elle est le peuple hébreu continué", marquant ainsi la continuité de la Révélation qu'elle porte en elle, à charge pour elle de la transmettre à l'humanité entière. L'Eglise est donc d'abord "la nouvelle Humanité en régime de transformation". Dans cette vue, l'Eglise ne saurait donc se réduire à n'être qu'une institution humaine, à l'instar par exemple "de la Caisse d'épargne ou du Parlement", elle est un "fait de création dans l'histoire de la création. Elle est l'ensemble des hommes, des femmes et des enfants, appartenant à toutes les nations et à tous les peuples, à toutes les races." Ce n'est donc pas seulement, ou simplement, une réalité juridique, c'est surtout "l'ensemble des peuples travaillé du dedans par l'information créatrice qui vient de Dieu. Elle est un organisme spirituel... (dans lequel) il faut distinguer l'information créatrice venant de Dieu et l'humanité (la part humaine de l'Eglise) qui reçoit, plus ou moins, l'information qui vient de Dieu ".

 

Il n'est donc pas surprenant que la part proprement humaine de l'Eglise, ne soit "ni pire ni meilleure qu'ailleurs", mais sans doute attend-on d'elle qu'elle soit justement irréprochable, et en tout cas "plus responsable, à cause de l'information reçue (de Dieu)".

 

Cette double nature de l'Eglise ne doit cependant pas conduire à reproduire les mêmes erreurs que celles qui se sont manifestées à propos de la personne de Jésus, vrai homme et vrai Dieu (verus homo vero unitus est Deo, ainsi que le définit le pape Léon le Grand), car l'Eglise ne saurait être seulement divine ou seulement humaine, elle possède deux natures et si "ces deux natures ne sont pas confondues, elles ne sont pas séparées non plus. Il n'y a pas, d'une part, l'Eglise visible, toute humaine, et, d'autre part, l'Eglise invisible, toute divine. Il y a union des deux natures sans confusion."

 

"Si l'on ne discerne pas la nature divine de l'Eglise, c'est-à-dire l'action et la présence réelle de Dieu, son opération immanente, avec la coopération de l'homme, alors on ne peut plus du tout comprendre l'existence même de l'Eglise qui dure depuis bientôt vingt siècles et qui se développe de manière irréversible... La pensée de l'Eglise est un ensemble cohérent qui se développe conformément à l'information initiale constituante... Elle élimine toute doctrine qui n'est pas compatible avec sa propre essence, sa propre nature, sa propre norme constituante..." Bref, l'Eglise transmet sa pensée à travers l'expression de ses dogmes, de "son développement dogmatique" qui n'est pas autre chose que la fidélité "à l'enseignement de la Révélation, de la Bible hébraïque et du Nouveau Testament grec."

 

Voyons maintenant de quelle manière André Frossard témoigne à ce sujet, inondé qu'il fut par cette "lumière enseignante" qui le transforma "de la base au faîte".

 

Ecoutons-le nous "dire" l'Eglise dans cet extrait de son livre "Il y a un autre monde"  :

 

"Ce que je vais vous dire relève de l'expérience et ne doit rien à la théorie... Qui sait où commence et où finit l'Eglise, qui en fait partie, qui en est exclu, ou plutôt, qui s'en exclut, car je n'imagine pas que l'on puisse en être rejeté ?

 

... Elle est d'institution divine, car c'est Dieu qui lui confie les âmes et non le contraire comme le croient certains bureaucrates de sacristie qui trient les enfants à baptiser...

 

Je n'ai jamais eu la tentation de porter sur elle le moindre début de jugement : ce qu'elle a de sainteté dans l'invisible m'impressionne, ce qu'elle a de faiblesses et d'imperfections ici-bas me rassure et me la rend plus proche. Il se trouve que je ne suis pas parfait non plus.

 

Elle m'a paru belle dès le premier jour. Les "chrétiens du berceau" qui m'ont demandé si l'Eglise n'avait pas déçu le jeune converti que j'étais ne se rendent pas compte du contraste renversant qu'elle pouvait former avec le baraquement idéologique de mon enfance, où l'on vivait, je le voyais bien maintenant, de quelques idées chrétiennes détournées de leur fin, coupées de leurs racines naturelles, mises en conserves, et qui faisaient travailler leur couvercle...

 

Mais comment aurais-je rien appris d'utile et de vrai sur l'Eglise? Mes livres, mes Voltaire, mes Rousseau, mes explorateurs de néant philosophique, ne m'en avaient jamais parlé... Mes livres reconnaissaient l'ancienne puissance de l'Eglise, mais c'était pour mieux blâmer l'usage qu'elle en avait fait. Son histoire était celle d'une longue et fructueuse entreprise de domination masquée de philanthropie... Ils citaient volontiers ses inquisiteurs, ses papes guerriers, ses "minets mitrés", mais jamais ses martyrs...

 

Ils se montraient prolixes sur la tête politique de l'Eglise terrestre, et muets sur son coeur évangélique. Je savais tout des comportements despotiques de Jules II, et rien des emportements poétiques de François d'Assise. Ils ne m'avaient pas dit que si l'Eglise en ce monde n'avait pas toujours mené le bon combat, elle avait du moins gardé la foi... Elle savait, elle était seule à savoir, que l'homme est un être qui ne compte finalement que pour Dieu.

 

Non, mes livres ne m'avaient pas dit que l'Eglise nous avait sauvés de toutes les démesures, auxquelles nous sommes livrés sans défense depuis qu'elle n'est plus écoutée, ou qu'elle se tait. Que ses promesses d'éternité avaient fait de chacun de nous une personne irremplaçable... Que ses cimetières n'étaient pas remplis "de gens qui se croyaient indispensables", mais qu'elle y serrait comme un trésor l'impalpable poussière d'où surgiraient un jour les corps ressuscités. Que les seules fenêtres que l'on ait jamais pratiquées dans le mur de la nuit qui nous environne, étaient celles de ses dogmes..."

 

On perçoit bien, à la lumière de ces textes comparés, la convergence totale de vue de nos deux auteurs sur un sujet qui suscite plus souvent la discorde que la concorde... Le fait est d'autant plus remarquable que les voies empruntées pour "dire" l'Eglise ne sont pas les mêmes pour l'un et pour l'autre : réflexion métaphysique fondée sur des données historiques et religieuses pour Claude Tresmontant, témoignage d'une réalité enseignée soudainement et instantanément (parmi d'autres...) au moment de la conversion pour André Frossard.

 

On peut trouver là, personnifié,  un merveilleux exemple de convergence entre la foi et la raison...

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Published by Jean ALARDIN - dans Frossard & Tresmontant
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17 février 2013 7 17 /02 /février /2013 20:38

Un lecteur, réagissant à notre article du 15 janvier 2013 sur La question de l'existence de Dieu, m'écrit : "On ne peut séparer le temps de l'univers. Le temps fait partie de l'univers. Parler de création revient à sortir le temps de l'univers et signifier que ce même univers s'inscrit dans un temps où il n'existait pas, pour exister ensuite. Ce n'est pas le temps qui engendre l'univers comme un tout, mais le tout qu'est l'univers qui engendre le temps. Or l'idée de création est intimement temporelle. Ceci pose donc un problème. Tout ce que nous pouvons dire est que l'univers existe et non pas qu'il ait été créé."

 

1. "On ne peut séparer le temps de l'univers. Le temps fait partie de l'univers (...)." Claude Tresmontant ne dit pas autre chose : "Le temps et l'espace sont des dimensions et des mesures du réel. Ils se définissent par rapport à lui. Ils n'existent pas en dehors de lui. Le monde n'est pas 'dans' l'espace, pas plus que 'dans' le temps. L'espace et le temps ne sont pas des réceptacles antérieurs au réel (...). Ce qui existe, c'est le monde et non l'espace [ou le temps]. L'espace [et le temps] ne saurai[en]t se définir antérieurement ni indépendamment du monde existant (...). Le temps et l''espace sont des notions dérivées du monde réel." (C. Tresmontant, Etudes de Métaphysique biblique - désigné ci-après sous l'abréviation EMB -, pp. 26 et 74).

 

Tresmontant se fait ici l'écho de la pensée de Saint Augustin : "Mais, demanderons certains, pourquoi le Dieu éternel a-t-il voulu, un beau jour, faire le ciel et la terre qu'il n'avait fait auparavant? Vous nous demandez pourquoi Dieu n'a pas fait le monde 'avant', mais nous pourrions aussi bien vous demander pourquoi il ne l'a pas fait 'ailleurs' (...)." (Saint Augustin, La Cité de Dieu, XI, 5). Ces deux questions n'ont aucun sens, car avant l'univers, il n'existait ni le temps ni l'espace. Ce qui ne signifie pas qu'il n'y avait rien.

 

2. "Parler de création revient à sortir le temps de l'univers et signifier que ce même univers s'inscrit dans un temps où il n'existait pas, pour exister ensuite.Non. La création postule simplement :

- l'existence d'un Être : puisque l'univers ne peut provenir du néant absolu ;

- qui soit en dehors du temps : puisqu'avant l'univers, il n'y avait pas de temps - ce que la Foi catholique professait bien avant la Science.

 

Un Être en dehors du temps : c'est ainsi que les monothéismes conçoivent Dieu. "Dieu est créateur du temps. Il n'est pas lui-même temporel. Le temps mesure une genèse, et Dieu n'est pas lui-même en genèse." (EMB p. 168)

 

Dieu ne créé pas 'dans' le temps. Il 'créé' le temps. "Je ne vois donc pas comment on pourrait dire que Dieu ait créé le monde APRES un certain espace de temps." (Saint Augustin, op. cit., XI, 6). "La Création du monde a lieu AUJOURD'HUI dans l'éternité de Dieu" (EMB p. 128). "Le temps connote l'acte de création. L'éternité, c'est le point de vue du Créateur." (C. Tresmontant, Essai sur la Pensée hébraïque - désigné ci-après sous l'abréviation EPH -, p. 40)

 

3. "Ce n'est pas le temps qui engendre l'univers comme un tout, mais le tout qu'est l'univers qui engendre le temps." Eh bien justement : c'est ce qui est en question. Vous dites que l'Univers est "le tout (...) qui engendre le temps." Mais est-ce bien vrai que l'Univers soit le TOUT de l'Être "qui engendre le temps"? Si tel est le cas, quel est donc étrange univers, si puissant, si ingénieux, si créateur, sinon une Divinité consciente et intelligente dotée de pouvoirs magiques? N'est-il pas plus raisonnable de penser que l'Univers n'a rien de divin, et qu'il n'est que la manifestation visible de l'Action d'un autre Être, invisible, à qui appartiennent effectivement la puissance, le génie créateur et la plénitude de l'être?

 

4. "L'idée de création est intimement temporelle." Vous touchez là du doigt une vérité fondamentale, à laquelle Claude Tresmontant a beaucoup réfléchi - et sur laquelle il a beaucoup écrit. L'erreur commune est de considérer l'Acte Créateur de Dieu comme un Acte Unique situé au commencement du monde. Mais après la première Création du monde, la Création ne fait que commencer. Elle continue et se poursuit jusqu'à nous. Elle n'est pas achevée : elle se déroule encore, sous nos yeux : "Le monde ne comporte pas un unique, mais de multiples commencements, autant de commencements que d'êtres nouveaux apparus au cours du temps, formes matérielles ou espèces nouvelles successivement et progressivement constituées (...). Le mystère des premiers commencements n'est ni plus ni moins étonnant que celui de tous ces commencements auxquels nous assistons chaque jour, sans nous émerveiller assez." (C. Tresmontant, EMB pp. 80-81). "La création, c'est ce à quoi nous assistons à chaque instant dans le monde. Reléguer la création en un point initial de l'histoire, c'est admettre que rien ne se serait créé, que le réel, figé, se répète depuis lors (...). Cet acte de création est un fait d'expérience, le plus commun, le plus universel et le plus riche d'enseignements métaphysiques. De l'être nouveau, qui ne préexistait d'aucune façon, se crée. C'est ce que signifie le concept de temps. Le temps est un concept qui signifie que tout n'a pas été donné à la fois, mais qu'il y a création d'une réalité nouvelle de manière progressive et incessante, que le réel est en train d'être, petit à petit, inventé. Il signifie que du nouveau est engendré continuellement." (EPH, pp. 25-26)

 

Comme disait le Père Teilhard de Chardin : nous ne sommes pas en cosmos statique, mais en cosmogénèse. "L'univers, s'il est né, n'est pas né dans son état actuel, puisque précisément depuis des milliards d'années des réalités nouvelles ne cessent de se former et d'apparaître. La naissance de l'Univers et de tout ce qu'il contient est essentiellement progressive (...). Si on reconnaît que l'univers est actuellement en genèse, et qu'il est en genèse depuis le moment où il entre dans le champ de notre connaissance scientifique, on reconnaît la temporalité essentielle de l'univers, et l'on est amené à reconnaître progressivement, sans heurt ni saut dans l'absurde, que l'ensemble de la réalité a été inventé progressivement (...). Si le temps signifie que la création est en train de se faire et s'il est la mesure de cette création en acte, quand il n'y avait pas de création il n'y avait pas non plus de temps. De même, quand la création sera parvenue à son achèvement, il n'y aura plus de temps (...). Le commencement de la création a été aussi le commencement du temps. L'achèvement de la création, le plérôme, sera la fin du temps." (EMB, pp. 51 ; 57 ; 73).

 

En conclusion : "Tout ce que nous pouvons dire est que l'univers existe et non pas qu'il ait été créé." Non. Tout ce que nous pouvons dire est que l'univers est en régime d'évolution ; et que cette évolution est créatrice - pour reprendre l'expression d'Henri Bergson. S'il y a du temps, c'est qu'il y a création. S'il n'y avait pas de création, il n'y aurait pas de temps.

 

Puisque la création - qui est une réalité objective - ne peut être le fait de l'Univers lui-même (sauf à lui conférer, contre toute expérience, des attributs divins), c'est qu'elle vient de Dieu.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Métaphysique
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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 00:00

Outre les similitudes notées dans ce que furent leurs vies respectives, on peut également relever tant chez Claude Tresmontant que chez André Frossard, des convergences de vue quant à la manière de " dire " le christianisme au milieu et à la fin du XXème siècle.

 

Grâce à son érudition exceptionnelle, Claude Tresmontant a su montrer de quelle manière la terminologie essentielle du christianisme avait glissé, au fil du temps, dans le faux sens, le contresens, et le non sens, engendrant de la sorte une mauvaise compréhension de ce qui est au coeur de la Révélation chrétienne.

 

Dans l'avant-propos de son ouvrage "Les Premiers éléments de la théologie", il relève ainsi : "La théologie chrétienne a maintenant bientôt vingt siècles, les mots ont changé de sens. Dans le passage de l'hébreu au grec, du grec au latin, du latin aux langues des nations païennes, des notions qui avaient un sens en hébreu, ont pris un tout autre sens."

 

Et de citer, par exemple, des notions aussi usitées que celles de Foi, de Mystère, d'Incarnation, de Fils au sein de la Trinité, Trinité qui n'est plus parfaitement comprise elle-même...

 

Il en résulte une vision revigorée du christianisme, parfaitement orthodoxe sur les questions fondamentales, permettant de pointer le danger découlant d'une catéchèse routinière et trop souvent superficielle. On ne peut ignorer, par exemple, qu'un grand nombre de catholiques pratiquants considèrent la Trinité comme un ensemble de 3 individus divins formant un Tout en forme de synthèse permettant de parler de Dieu au singulier, alors qu'en fait, ils ont une approche tri-théiste.

 

Cette "remise aux normes" du christianisme suppose pour Claude Tresmontant qu'on se réfère au vocabulaire hébreu et, plus encore, qu'on intègre la façon de penser du judaïsme pour redonner du lustre à ce rameau singulier du monothéisme dans lequel la Révélation s'achève de manière définitive.

 

Pour André Frossard, l'approche est différente, elle résulte de son expérience mystique, mais le résultat est le même, ou peu s'en faut, elle revivifie le christianisme en soulignant ce qu'il révèle de la douceur de Dieu, de sa tendresse, de son amour, Lui qui n'est "qu'effusion pure".

 

Il y a du Saint Jean de la Croix chez André Frossard. Si la terminologie est contemporaine (et pour cause!), elle fait toute sa place à l'expression poétique lorsqu'il s'abandonne pour nous communiquer ce qu'il reçu d'un coup ce 8 juillet 1935. Il n'est que de lire ce magnifique ouvrage qu'est "L'Art de croire" pour s'en convaincre.

 

Le chrétien catholique ne peut qu'être ému et conforté dans sa foi lorsqu'il lit, par exemple, de la part de celui qui a vu : "Quand on SAIT qu'il n'y a, et qu'il n'y aura jamais sur la terre d'autre espérance pour les hommes que l'espérance chrétienne, on le DIT." Ou encore : "En quittant la chapelle de la rue d'Ulm, je savais quatre choses, et c'est peu dire, je voyais QUATRE EVIDENCES qui n'ont pas fini de m'étonner :

- il y a un autre monde ;

- Dieu est une personne ;

- nous sommes paradoxalement sauvés et à sauver ;

- l'Eglise est d'institution divine."

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Published by Jean ALARDIN - dans Frossard & Tresmontant
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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 14:50

Arnaud Dumouch, professeur de religion et de théologie catholique en Belgique, nous introduit, dans une admirable série de clips, à la philosophie réaliste héritée d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin - tradition dans laquelle notre cher Professeur, Claude Tresmontant, s'inscrit résolument. Il nous livre ainsi les clefs pour comprendre les rouages de la pensée de Claude Tresmontant.

 

Dans cette neuvième vidéo, Arnaud Dumouch nous explique les rouages de la pensée idéologique - ennemi juré de la philosophie réaliste.

 

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Published by Matthieu BOUCART - dans Cours de philosophie réaliste
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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 00:00

L'univers est pour nous un mystère. Notre propre existence est pour nous un mystère. Car de l'un ni de l'autre nous ne sommes responsables ; de l'un et de l'autre nous "héritons" - l'un et l'autre, nous les recevons comme un don [1].

 

Lorsqu'on observe le monde, rien de ce qui existe ne semble se suffire à soi-même - puisque tout naît, tout commence d'être. Il n'est aucune réalité dans l'univers observable qui n'ait eu un commencement d'être. Se pose donc à nous la question fondamentale de l'origine ultime de tout ce qui est. Qu'est-ce qui fait que l'univers existe? Qu'est-ce qui fait que nous existons?

 

Bien sûr, nous pouvons répondre à la question de l'existence de toute chose en invoquant des causes prochaines. Qu'est-ce qui m'a fait, moi? Mon père et ma mère. Qu'est-ce qui a fait la Terre? L'agglomération d'éléments lourds (fer, silicium, aluminum, nickel...) en provenance de débris d'étoiles. Qu'est-ce qui a fait notre galaxie? La condensation des nuages froids d'hydrogène et d'hélium sous l'effet de la gravitation. Qu'est-ce qui a fait l'univers? Le Big Bang (ou quelque autre évènement). Etc.

 

Mais lorsque nous avons donné à chaque phénomène sa cause directe - en remontant aussi loin que nous le pouvons -, notre esprit peut-il être pleinement rassasié? "Notre raison est-elle satisfaite quand elle a constaté l'existence de ce monde, quand elle a fait l'inventaire des lois qui régissent ce monde et son évolution? N'y a-t-il plus d'autre question?" [2]

 

Une fois que nous avons décrit les phénomènes et leur enchaînement chronologique, a-t-on tout dit et tout compris du monde et de l'univers? N'est-il pas une question supplémentaire, fondamentale, qui se pose à nous une fois le travail scientifique (d'observation des phénomènes, et d'explication des phénomènes par d'autres phénomènes) accomplit? Nous avons scruté l'univers, étudié sa structure, son mécanisme, son fonctionnement, constaté son développement historique... Mais il est une réalité sur laquelle nous n'avons pas (encore) réfléchi, qui est l'être même de cet univers que nous examinons. Nous avons travaillé sur un donné - nous l'avons exploré à fond. Mais ce donné lui-même, nous ne l'avons pas considéré, avec recul, en tant qu'il est ; nous ne nous sommes pas interrogés sur son existence [3]. Comment se fait-il que notre univers existe? D'où tire-t-il son être? De lui-même - de ses propres ressources (mais comment fait-il alors pour se donner progressivement ce qu'il n'a pas au départ)? Ou d'ailleurs? Bref : "N'y a-t-il que 'du monde', que 'de la nature' (...)? L'existence du monde seul est-elle pensable?" [4] Et si non : Dieu existe-t-il? [5]

 

Cette question de l'être de l'univers - et de l'existence de Dieu qui lui est subséquente - est la première de toutes les questions. Non pas forcément celle qui se pose en premier. Mais la plus fondamentale, celle qui est à la racine de toutes les autres - car l'activité scientifique présuppose l'existence de l'univers [6]. Le problème de l'existence de l'univers se trouve en amont de tous les autres problèmes - puisque tous les autres problèmes lui sont dérivés et en découlent.

1) Si l'univers n'existe pas, l'activité scientifique ne peut trouver à s'exercer - et les questions qu'elle soulève n'ont pas lieu d'être.

2) Or, l'univers existe - et les savants peuvent l'explorer à satiété.

3) Comment se fait-il qu'il existe - s'offrant ainsi généreusement à la contemplation et à l'étude du monde scientifique?

 

Certains affirment que cette question est absurde ; qu'elle ne se pose pas ; qu'il s'agit là d'un faux problème, d'une pseudo-question. "L'univers existe, un point c'est tout.  Il est, c'est ainsi - il n'y a pas lieu de s'en étonner. Il est impensable qu'il ne soit pas. Se demander pourquoi il existe, et pourquoi il existe sous cette forme là, n'a aucun sens. L'univers est ; son existence s'impose à nous. Nous devons l'accueillir tel qu'il est, le recevoir tel qu'il se donne à nous, sans nous poser de questions superflues. Ne perdons pas notre temps en discussions oiseuses à son égard - cherchons plutôt à mieux le connaître, lui."

 

Ceux-là considèrent l'existence de l'univers comme une évidence. Il est parce qu'il est, tout simplement : nous le voyons, nous le sentons, nous l'expérimentons. Son existence est ce qu'il y a de plus certain - elle ne fait pas problème. Elle ne fait problème, en vérité, qu'à une catégorie particulière d'individus : ceux qui entendent proclamer l'existence de Dieu. Mais ceux-ci ne raisonnent pas objectivement, ni rigoureusement. Ils sont mus par une arrière-pensée, un préjugé en faveur de l'existence de Dieu. Or, nous le savons : les préjugés altèrent notre perception du réel - et nous entraînent sur de fausses pistes. Il faut donc les chasser de notre esprit et nous en tenir à ce qui est absolument indiscutable, à savoir : que notre monde existe. L'existence existe - c'est un fait, une évidence première, incontestable, irréfutable. Il n'y a pas lieu de s'en émouvoir.

 

Rares, en vérité, sont ceux qui raisonnent ainsi - qui n'aperçoivent pas le problème, ne le voient pas. Le sens commun, lui, naturellement émerveillé par l'univers et son ordre admirable, pressent la difficulté. Il sent plus ou moins confusément que l'univers a besoin d'une explication ultime, fondamentale, première - que son existence ne va pas de soi ; qu'elle est d'autant plus inévidente que ce que nous savons aujourd'hui de l'univers nous le rend vraiment "bizarre" - selon l'expression de Georges Lemaître ; que le problème de son existence se pose et doit être posé.

 

"Notre raison, d'une manière invincible, se refuse à se tenir satisfaite de cette constatation du fait ; elle se pose la question du fondement de l'existence (...). En posant (...) la question de la source de mon existence (...), je pose une question essentielle à l'exercice de la raison humaine (...). Nous ne pensons pas que les questions fondamentales doivent être nécessairement éludées, comme inconvenantes. Nous pensons au contraire que chacun a le devoir de se les poser, que chacun a le devoir d'aider l'autre à se les mieux poser." [7]

 

Notre interlocuteur soupçonne le philosophe croyant de raisonner selon un préjugé ; et ce faisant, de mal poser le problème. Le problème étant mal posé, le traitement de la question ne peut être que biaisé et aboutir à des conclusions erronées.

 

Claude Tresmontant a parfaitement démontré qu'un raisonnement scientifique (de type inductif) appliqué au réel objectif et expurgé de tout préjugé conduit à la conclusion certaine de l'existence de Dieu. Mais... admettons un instant qu'un tel raisonnement aboutissant à une telle conclusion soit effectivement influencé par un préjugé favorable à l'existence de Dieu. Le compliment peut être aisément retourné. Car "personne n'aborde une question sans quelque préjugé, c'est-à-dire sans avoir quelque idée de ce qu'il veut prouver. L'homme est un animal social, l'éducation qu'il a reçue l'a marqué pour la vie, et son milieu, ses lectures l'influencent profondément. Vouloir purger son esprit de tout préjugé avant de commencer à philosopher, comme Descartes prétendait le faire par son doute méthodique, cela est tout à fait vain. Descartes n'y a pas réussi, ni personne après lui ; cela reviendrait à vivre et penser seul, ce qui est impossible. Et le pire des préjugés est de croire qu'on n'en a pas, car on en a toujours, et justement un préjugé n'est nocif pour la vie de l'esprit que s'il est inconscient et inavoué." [8]

 

Notre interlocuteur qui prétend que la question de l'existence de l'univers ne se pose pas se trouve donc dans une situation inconfortable - pour le moins. Car s'il reproche au philosophe croyant de raisonner selon des a priori posés au départ avant toute analyse, son affirmation elle-même repose sur un préjugé gouvernant sa pensée - d'autant plus pernicieux ici qu'il est totalement inconscient. Ce préjugé, quel est-il? Claude Tresmontant l'a très bien mis au jour, en montant que pour cet interlocuteur, "l'existence de l'univers ne fait pas problème, car cette existence est nécessaire. L'univers est, et il n'y a pas à nous en étonner, car il existe nécessairement. Il est l'Être lui-même. S'étonne-t-on de l'existence de l'Être? (...). Dire que l'existence de l'univers va de soi, et qu'il n'y a pas lieu de s'en étonner, c'est, au fond, penser que l'existence de l'univers est ontologiquement suffisante : l'univers existe par soi (...). Il est l'Être, sans restriction, sans précision, sans distinction. Il est l'Être, il est le seul Être, il existe nécessairement, puisque l'Être ne peut pas ne pas exister. Son existence ne fait pas question, elle ne pose aucun problème. Il n'y a pas lieu de nous étonner de l'être de l'univers, il n'y a pas lieu de nous demander pourquoi l'univers existe. Il est, et puisqu'il est l'Être qui ne dépend d'aucun autre, il faut le dire : il est l'Être absolu." [9]

 

L'assertion de notre interlocuteur s'avère donc le produit d'une thèse métaphysique subrepticement posée au départ - d'un préjugé selon lequel l'univers est le seul Être, à l'exclusion de tout autre. Ce qui est précisément en question. Refuser de soumettre à la critique ce postulat posé a priori, affirmer sans discussion que le débat n'a pas à être ouvert - parce qu'il est déjà clos -, c'est professer arbitrairement, péremptoirement, sans la moindre justification rationnelle, que l'Univers est le seul être, l'Être absolu ; c'est manifester une pensée dogmatique - celle-là même que l'on reproche au philosophe croyant.

 

Il est donc inexact de dire que la question ne se pose pas. Elle se pose, parce que celui qui affirme le contraire se l'est en réalité déjà posée et y a répondu à sa manière - même s'il n'en a pas conscience. Le problème est qu'il ne l'a pas traité de manière rationnelle, mais selon ses préférences cachées, ses options secrètes, ses orientations inavouées. Il nous faut donc regarder le problème en face, et examiner rationnellement la question de savoir si l'univers est le seul Être ou s'il ne l'est pas.

 


[1] Cf. nos articles des 16 septembre 2012, Nous sommes à nous-mêmes un mystère, 23 septembre 2012, Notre vie est un miracle, et 2 novembre 2012, L'univers n'est pas créateur de lui-même.

[2] Claude Tresmontant, in Essai sur la Connaissance de Dieu, Cerf 1959, p. 8.

[3] Cf. notre article du 2 décembre 2012, Toute existence pose question.

[4] Op. cit., p. 15

[5] J'entends 'Dieu' ici au sens le plus neutre du terme, à savoir : l'Absolu incréé qui se distingue de l'univers, et qui n'a besoin de rien ni de personne pour être ce qu'il est comme il est. Cf. notre article du 15 janvier 2013, La question de l'existence de Dieu.

[6] Cf. notre article du 23 décembre 2012, La question fondamentale - absolument première.

[7] Op. cit., pp. 15, 33, 8-9.

[8] Roger Verneaux, Introduction Générale et Logique, Beauchesne et ses Fils, 1964.

[9] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Editions du Seuil 1966, pp. 54 et 55.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Métaphysique
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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 12:14

Nous sommes le dernier jour d’octobre 1983, c’est la rentrée universitaire.


Tout le monde est excité. Nous avons hâte de revoir notre professeur bien-aimé.

 

Le sujet de sa conférence hebdomadaire de l’année est bien ambitieux : « Ontologie, Cosmologie et Anthropologie hébraïques ». Un excellent sujet ! Tout à fait tresmontanien !! 

 

14 h 55. Devant une porte de l’amphithéâtre, Monsieur Tresmontant est là, habillé d’un manteau bleu-marin très élégant, portant son gros sac en cuir de plombier, entouré de ses ‘fidèles’ qui le suivent depuis des années.  Très souriant, il répond gentiment aux questions d’un monsieur aux cheveux blancs. Les jeunes étudiants aussi sont là pour lui poser des questions. 

 

14 h 58. La salle se dégage. Nous prenons nos sièges habituels en suivant Monsieur Tresmontant de nos yeux. Il installe son gros sac sur le bureau, il sort quelques livres, puis s’assoie devant le micro et met sa montre sur le coin de son bureau. C’est l’heure. Il commence d’une voix douce. « Dans le Livre de la Genèse, trois documents sont rassemblés et réunis. Le premier document date du 6ème siècle avant notre ère, le deuxième document, 10ème  siècle avant notre ère, le troisième, 9ème siècle avant notre ère… » 


« L’originalité de la pensée hébraïque commence à se développer à partir du 19ème siècle avant notre ère. L’ontologie, la cosmologie et l’anthropologie hébraïques s’opposent aux textes anciens d’Egypte, de Babylone et de l’ancien Grec... Dans la pensée d’Egypte, il n’y a pas d’ontologie, mais seulement la cosmologie… Les thèmes communs des pensées archaïques sont des thèmes de la théogonie ou de la cosmogonie. Dans les documents humains les plus anciens de l’Egypte de 2600-2300 avant notre ère, nous trouvons le thème de la cosmogonie ou de la théogonie. Les théologiens hébreux connaissaient les traditions égyptiennes. Mais les connaissant, ils les ont rejetés, ils les ont éliminés… »

  

Monsieur Tresmontant résume les pensées égyptiennes pour nous montrer l’originalité de la tradition hébraïque. « Dans les pensées égyptiennes comme dans d’autres traditions humaines, nous trouvons toujours l’idée du chaos originel qui est la première matière, l’être premier, l’être absolu… L’idée de la genèse à partir du chaos se trouve partout sauf dans la tradition hébraïque... »


« Dans ces traditions, il n’y avait pas d’être personnel à l’origine, mais seulement le chaos, d’où sort la divinité qui prend ensuite conscience d’elle-même… C’est l’idée de la divinité en genèse, l’idée de l’existence du chaos antérieur à la genèse des dieux, l’idée de la genèse tragique des êtres issus des dieux massacrés… » 


« Le monothéisme hébreu s’oppose à la théogonie. Les théologiens hébreux ont rejeté les thèmes de théogonie. Il y a donc deux métaphysiques, les deux métaphysiques en conflit… La cosmogonie basée sur le chaos originel ne conçoit pas l’idée de commencement absolu. Chez les Hébreux, c’est la Création. La Création est le commencement sans aucun préalable… La pensée hébraïque est un mutant dans l’histoire de la pensée humaine… » 


« Les cosmogonies égyptiennes considère le chaos originel comme l’être absolu. De ce chaos se génèrent des êtres. Les dieux sont issus du chaos originel, nous sommes issus des dieux. Nous sommes la substance des dieux massacrés, nous sommes consubstantiels au divin. L’univers est conçu comme la totalité de l’être, il n’y a pas de créateur, distinct  de l’univers. L’apparition de la divinité n’est pas initiale à la création de l’univers… »


 Le lundi d'après était une introduction à la pensée iranienne : la métaphysique dualiste expliquant la naissance des êtres à partir de deux esprits, non à partir du chaos originel. Un principe éternel, incréé, bon, et l’autre, mauvais, méchant. Il nous parle aussi de la relation entre le platonisme et le dualisme d’Iran, ainsi que Mani, Cathare, avant de détailler la pensée grecque et le conflit avec la pensée hébraïque.


 Jusqu’à la première semaine de décembre, Monsieur Tresmontant continue d’exposer les pensées grecques : les thèmes pythagoriciens et orphiques de la descente de l’âme dans le corps, Xénophon, Héraclite d’Ephèse, Parménide, Empédocle, Anaxagore, Mélissos de Samos, les atomistes, la cosmologie d’Aristote et de Platon..., en s'arrêtant quelques moments sur Bergson et Jacques Maritain.


« Il y a trois grandes traditions. Pour Parménide ou pour la tradition matérialiste, il n’y a qu’une sorte d’être, et c’est l’univers physique. Cet être est l’être absolu, il n’a pas de commencement, ni d’évolution, ni d’usure, ni de mort… Pour une autre tradition qui est la tradition non-dualiste, de l’être, il n’y en a qu’un seul et c’est le Brahman, et l’univers n’est qu’une illusion, la genèse est illusoire, c’est une métaphysique acosmique… Pour ces deux traditions, l’être est univoque et cet être est absolu et divin ; dans cette vision, l’idée de création ne se prétend même pas… Enfin, il y a la tradition hébraïque qui admet deux sortes d'êtres distincts - l'Être incréé (Dieu), absolu et divin, et l'être créé (l'univers) qui n'est pas absolu ni divin. » 


« Parménide ignore la distinction entre l’être créé et l’être incréé, puisqu’il ignore l’idée de création… L’être absolu ne peut pas comporter le commencement. Si l’univers est absolu, il ne comporte pas de commencement. Personne ne peut penser que l’être commence à partir du néant. C’est de l’évidence première, c’est la première certitude humaine sur l’être.»


« En 1907, Bergson critique l’idée du néant absolu. Il conclut que le néant absolu est inintelligible, c’est une pseudo-idée, un faux problème… S’il est vrai que le néant absolu est impossible, il faut au moins un être, quelque être est nécessaire. Cet être nécessaire n’est pas la Nature, mais autre que la Nature… C’est dans l’Evolution Créatrice , et Jacques Maritain le reprend dans son Traité sur Bergson… Comment comprendre l’expression ex nihilo ? » 


« Avant la création, il y avait א ד נ י  ». Monsieur Tresmontant l’écrit en hébreu sur le tableau.


« Il n’y avait donc jamais le néant. Dans la pensée hébraïque non plus, il n’y avait pas de néant absolu. L’être de l’univers et l’être de Dieu ne sont pas du même genre d’être. L’univers a reçu l’être. L’être de Dieu n’est pas un être reçu. L’ontologie hébraïque a introduit la distinction de deux sortes d’être : l’être créé et l’être incréé… »

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Published by Marina MAÏKO - dans Souvenirs
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