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12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 20:53

Retour sur l'intense disputatio avec Loïc, en commentaire de l'article "Ceux qui disent que le problème ne se pose pas". Compte tenu de la richesse de cet échange, et parce qu'il nous permet d'entrer dans le fond de la pensée de Claude Tresmontant, nous le reproduisons ici en une série d'articles qui nous permettra d'isoler les thématiques et de les approfondir au besoin.

 

Commentaire n°5 (1ère partie) :

 

"1. Nous ignorons ce qu'il y a DERRIERE le mur de Planck, mais nous savons ce qu'il y a DEVANT. Cela suffit pour fonder une analyse rationnelle consistante et solide du donné de notre expérience."

 >> Du donné de notre expérience, oui : c’est tout l’objet de la science. De ce qui fonde cette expérience, non, sauf à sortir de nous-mêmes à la manière des acrobaties burlesques du baron de Münchhausen : c’est toute la prétention des métaphysiciens, qui rivalisent d’ingéniosité sophistique pour impressionner le quidam. Les pirouettes de Tresmontant ont votre préférence, pour d’autres ce seront celles du légendaire Lao Tseu ou du vieil Heidegger. Quant à moi, j’opte pour Jarry et sa pataphysique : au moins on se marre.

 

"2. [...] Si la théologie ne peut rien apporter à la science, la science, elle, apporte ses découvertes à la théologie qui s'en nourrit et les intègre dans sa réflexion - au nom de l'unité de la vérité."

>> Je sais que la mode est à « l’unité », comme vous dites, mais en toute rigueur, la science et la théologie traitent de deux mondes différents : empirique pour la première, métaphysique pour la seconde. Dès lors, tout rapprochement est illégitime. Voir dans le Big Bang la version scientifique du Fiat Lux biblique, c’est du même ordre que de voir la colère divine derrière un orage ou une éruption volcanique : poétique ou ridicule, mais sans rapport avec la vérité (sauf à admettre que Dieu déteste les grands arbres et avait une dent contre les Romains à Pompéi en l’an 79 ; tout est possible, je suppose). Par ailleurs, vous avez le sens de l’humour en parlant de l’accueil réservé à la science par la théologie : Galilée n’aurait certainement pas été du même avis, ni Darwin, dont la théorie n’est d’ailleurs toujours pas pleinement reconnue par l’Eglise.

 

"3. Si l'univers est le seul être, il ne peut pas changer. Pourquoi? Parce que s'il est seul, il a en lui tout ce qu'il faut - il est l'être absolu : TOUT est en lui, et RIEN n'est en dehors de lui. - S'il a tout ce qu'il faut, il ne peut se donner plus que ce qu'il a - puisqu'il a TOUT. Il ne peut donc pas croître et s'enrichir - comme l'on voit l'univers croître et s'enrichir au fil de son histoire. [...]."

 >> Merci pour cette magnifique réponse, que je vous invite à appliquer à votre Dieu. Vous comprendrez alors 1) Que Dieu, loin de résoudre le problème, ne fait que le compliquer un peu plus (si Dieu est le seul être, il ne peut pas changer et ne peut pas donner plus que ce qu’il a, puisqu’il est tout ; or l’univers existe, par conséquent, on peut se demander ce qui a changé pour que Dieu se mette à créer quelque chose et comment il a créé ce quelque chose de radicalement nouveau et d’autre que lui-même) et 2) que votre manière d’aborder la question relève (encore) d’une confusion des registres : la question de l’origine de l’univers regarde la science, pas la théologie. Cette dernière peut néanmoins affirmer tout ce qu’elle veut, dans la mesure où rien de ce qu’elle affirme n’est démontré ni démontrable. En désespoir de cause, elle s’accrochera aux branches de la science positive.

 

"4. [...] Je crois en ce que me dit la science et ne veux rien ajouter à la matière telle qu'elle me la décrit - ni intelligence immanente, ni puissance créatrice. De même que lorsque l'enfant parvenu à l'âge de raison finit par rejeter le Père Noël lorsqu'il découvre qu'en réalité, c'est son père qui a disposé les cadeaux dans la cheminée ; de même, je rejette la conception mythique d'un univers aux pouvoirs magiques lorsque ma raison découvre qu'en réalité, c'est Dieu mon Père qui a disposé tous ces trésors que j'observe dans la Nature - et à l'intérieur de moi-même."

 >> J’ignore votre niveau de culture scientifique, mais les phénomènes naturels (expression que je préfère à celle, absolutiste, de ‘Nature’, renvoyant à quelque chose qui n’existe pas) ne sont pas ce que vous en dites : la science met au jour des processus d’auto-organisation (de la percolation à la formation des étoiles) qui expliquent très bien ce qu’elle observe, sans qu’il soit besoin d’un Père Noël divin. En outre, une nouvelle fois, vous mêlez les registres : la science ne saurait en aucun cas invoquer Dieu comme explication des phénomènes. Contrairement à ce que vous prétendez, vous ajoutez donc bel et bien quelque chose à ce qu'elle décrit, mais quelque chose d'inutile.

 

 

Réponse :

 

1. "la science et la théologie traitent de deux mondes différents : empirique pour la première, métaphysique pour la seconde. Dès lors, tout rapprochement est illégitime." Non. Science et théologie traitent du même monde, mais chacun selon son point de vue particulier et sa méthode propre : la science par l'observation des corps matériels et des phénomènes (leur mesure et leur expérience) ; la théologie, à la lumière de la Parole de Dieu - révélée dans la Bible et la Tradition de l'Eglise. La théologie à proprement parler ne fait pas de métaphysique - même si elle la présuppose (comme la connaissance métaphysique présuppose la connaissance scientifique) : la métaphysique est la tierce discipline qui fait le pont entre la science et la théologie - puisqu'à partir de la considération du donné objectif scientifiquement exploré, elle parvient à démontrer avec certitude l'existence de Dieu et l'authenticité de la Révélation divine à Israël.

 

2. "vous avez le sens de l'humour en parlant de l'accueil réservé à la science par la théologie : Galilée n'aurait certainement pas été du même avis, ni Darwin, dont la théorie n'est d'ailleurs toujours pas pleinement reconnue par l'Eglise." Ni par le monde scientifique, d'ailleurs... Concernant l'affaire Galilée, il est vrai que des théologiens se sont fourvoyés en croyant discerner dans l'Ecriture Sainte un enseignement scientifique. L'Eglise a finalement condamné ces théologiens et réhabilité Galilée. Cf. La réhabilitation de Galilée. Je parle donc de cette théologie catholique consciente de ses limites et de la légitime autonomie des autres disciplines de la connaissance humaine que sont les sciences positives et la métaphysique.

 

3. Si l'univers est le seul être, il ne peut changer car il ne peut se donner à lui-même ce qu'il a déjà. Pour changer, il faudrait qu'il se donne à lui-même ce qu'il n'avait pas au départ - bref, il faudrait admettre que du néant, il créé quelque chose, ce qui est impossible, sauf... à considérer que l'univers est divin et doté d'un pouvoir créateur tout-puissant et souverainement intelligent (infiniment plus que l'homme lui-même qui n'a pas dessiné les plans de fabrication de son propre cerveau...). Si en bon rationaliste l'on refuse de diviniser l'Univers (et de fourrer en lui des propriétés occultes que le savant n'observe pas), il faut reconnaître, au nom de la raison - compte tenu de ce que nous savons de la genèse de l'univers -, que les attributs de la divinité existent nécessairement, mais en dehors de lui : éternité, infinité, toute-puissance créatrice, intelligence, conscience, vie... ; donc : qu'il n'est pas le seul être.

 

> Si l'univers s'auto-créé, il se donne PLUS à lui-même que ce qu'il était au départ. C'est de la théogonie et c'est irrationnel car c'est supposer que l'Être absolu puisse s'enrichir d'un surcroît d'être, de lui-même.

> Si Dieu créé le monde, il ne change rien en son être : il ne devient pas PLUS qu'il n'était à l'origine. La plénitude est en lui depuis toujours et ce qu'il créé ne lui apporte aucun surcroît d'être.

=> Il y a donc une différence capitale entre une auto-création où l'Absolu (ici : l'Univers présupposé seul) s'engendrerait de lui-même à partir de rien et une création du monde par l'Absolu qui a tout d'emblée en lui-même pour créer.

La création n'est une idée rationnelle que si elle postule un Absolu de l'Être au départ à qui il ne manque rien. Si la raison humaine peut penser une création de rien par un Absolu (Dieu) qui a tout en lui pour créer, elle ne peut penser un Absolu (l'Univers) s'auto-générant à partir de rien et se donnant à lui-même progressivement ce qu'il n'a pas au départ.

 

Maintenant, votre objection manifeste l'une des plus grandes difficultés de la philosophie : comment comprendre qu'un Dieu éternel créé le temps - qui suppose un commencement, un développement et une fin? Comment concevoir qu'un Dieu éternel ne créé pas... éternellement? J'ai simplement ici envie de vous citer Claude Tresmontant : "L'idée de création est peut-être l'idée la plus difficile à penser pour nous, qui ne sommes pas créateurs d'être, et qui par conséquent ne disposons pas d'analogie pour penser l'idée de création, mais c'est aussi une idée inévitable et qui s'impose par le fait qu'il existe des êtres dans l'Univers, que ces êtres ont commencé d'exister, que leur existence est pour eux quelque chose de reçu, de subi passivement pour commencer, quelque chose comme un don que l'on reçoit. Ici, c'est l'être même qui est reçu, en même temps que l'essence ou la nature." (cf. Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 128-129.) Autrement dit : si l'on part de l'éternité de Dieu, on ne comprend pas qu'il puisse créer le temps (là, notre esprit défaille...). Mais si l'on part du temps de l'Univers, on conçoit facilement qu'il s'origine dans l'éternel - qu'il n'est pas lui-même et qui est donc nécessairement en un autre. Cela montre combien on ne raisonne correctement qu'a posteriori, à partir de la réalité observée, par induction et non a priori, par déduction, à partir des idées ou des concepts que l'on se forge. C'est le réel exploré par les sciences qui fixe le champ des possibles. 

 

"la question de l'origine de l'univers regarde la science, pas la théologie." Quelle étrange pétition de principe! La question de l'origine de l'univers est LA question fondamentale qui interroge tous les degrés de la connaissance humaine. C'est donc à la fois une question scientifique, métaphysique et théologique. Chaque discipline a son mot à dire. "Cette dernière peut néanmoins affirmer tout ce qu'elle veut dans la mesure où rien de ce qu'elle affirme n'est démontré ni démontrable." Ce n'est pas complètement faux. La vérité de la Parole de Dieu n'est pas vérifiable sur tous points - c'est pourquoi on ne peut y avoir accès que par la foi. Mais l'existence de Dieu (1) et le fait que Dieu a parlé (2) sont démontrables et vérifiables : j'ai donc de bonnes raisons de croire en la Parole de Dieu et de tenir pour vrai son contenu. Je pourrai aussi vérifier, sur certains aspects me concernant, la vérité de la Parole de Dieu en la mettant en pratique : je goûterai alors une joie que le monde ne peut pas donner. Cela encore est de l'expérience - expérience subjective et personnelle certes, mais qui s'objectivera dans la confrontation avec d'autres expériences similaires vécues par des hommes et des femmes d'horizons très divers, et avec la doctrine de l'Eglise qui rend compte sur le plan de l'intelligence de ces expériences vécues.

 

4. "La science met au jour des processus d'auto-organisation (...) sans qu'il soit besoin d'un Père Noël divin". Mais la science ne se prononce pas sur la CAUSE ONTOLOGIQUE de ce processus d'auto-organisation : l'univers seul, ou Dieu? Cette question relève de la métaphysique. Elle doit être abordée sur le terrain métaphysique - elle ne peut être traitée que là. "Vous mêlez les registres : la science ne saurait en aucun cas invoquer Dieu comme explication des phénomènes." Je suis tout-à-fait d'accord. Ce qui ne signifie pas que Dieu n'existe pas, mais que la question de Dieu relève d'une autre discipline rationnelle : la métaphysique. "Contrairement à ce que vous prétendez, vous ajoutez donc bel et bien quelque chose à ce qu'elle décrit, mais quelque chose d'inutile". Oui, j'ajoute quelque chose de plus que ce que la science décrit, parce que la description de la science n'épuise pas la totalité du réel. Mais non, ce n'est pas quelque chose d'inutile parce que j'y suis conduit par le mouvement naturel de ma raison, et que cela m'évite de diviniser l'univers. Vous, vous ajoutez quelque chose de plus DANS la réalité observée - des propriétés occultes et magiques DANS la matière, que le savant n'aperçoit pas. On a l'impression en vous lisant que les atomes ont, en eux-mêmes, la vie, la conscience, l'intelligence... Le grand avantage de la doctrine de la Création, c'est qu'elle rend à la matière ce qui est à la matière, et à Dieu ce qui est à Dieu.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Disputatio
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27 octobre 2013 7 27 /10 /octobre /2013 13:45

Retour sur l'intense disputatio avec Loïc, en commentaire de l'article "Ceux qui disent que le problème ne se pose pas". Compte tenu de la richesse de cet échange, et parce qu'il nous permet d'entrer dans le fond de la pensée de Claude Tresmontant, nous le reproduisons ici en une série d'articles qui nous permettra d'isoler les thématiques et de les approfondir au besoin.

 

Commentaire n°4 :

 

"Vous pouvez dire : "l'univers est éternel" si cela vous chante, mais cette affirmation ne correspond à rien en science positive (...). Pourtant l'Être éternel existe nécessairement, car autrement, cela reviendrait à affirmer la primauté du néant ("au commencement était le néant"...) et la génération spontanée de l'être - qui ne correspond à rien non plus sur le plan scientifique. Donc, si l'on veut être rationnel (mais on peut décider de ne pas l'être...), il faut postuler l'existence nécessaire d'un Être éternel, lequel ne peut être l'univers. La conclusion vous déplaît, mais je n'y peux rien."

 >> 1) Je vous invite à vous pencher sérieusement sur les travaux d'astrophysique pour réaliser l'étendue de notre ignorance dans ce domaine, pour le seul univers observable. 2) Nous ignorons ce qu'il y a derrière le mur de Planck. 3) Vous confondez allégrement création au sens théologique et création au sens scientifique, alors que les deux concepts n'ont rien à voir l'un avec l'autre. Souvenir de Lemaître faisant la leçon à Pie XII sur ce point... 4) Même en oubliant mes trois premières objections, il reste une objection rationnelle toute bête : l'univers ne peut pas être l'être éternel selon votre conception de ce dernier, c'est-à-dire une conception essentiellement statique et fixiste. Pourquoi pas un "être éternel" dynamique et mouvant, comme un immense et éternel flux et reflux ?

 

"Je n'ai jamais dit que : "on" ne peut pas tirer quelque chose à partir du néant. Si "on" existe, ce n'est déjà plus le néant. Ce que je dis, c'est que : rien ne peut naître du néant absolu (où "on" n'existe pas - ou rien n'existe du tout, même pas Dieu). Si néant absolu il y a (c'est-à-dire : négation de tout être), jamais il ne pourra y avoir quelque l'être - car l'être ne peut jaillir spontanément du néant ; seul l'être peut rendre compte de l'être. Si Dieu existe, l'être du monde devient possible - car au commencement, il n'y a pas le néant, il y a l'Être."

  >> Ce petit jeu peut durer longtemps, vous savez : si le néant ne peut pas produire l'être, alors d'où vient Dieu ? Et si vous admettez que quelque chose peut exister de toute éternité sans antécédent causal, alors pourquoi ne pas prendre l'univers ? Parce que ça ne satisfait pas votre conception statique et fixiste de l'être premier ?

 

"Dieu ne créé pas à partir de sa propre substance - car si nous avions la substance divine, nous serions éternels, l'univers serait éternel. Dieu créé à partir de rien. Nous ne pouvons certes pas le comprendre a priori, mais simplement le constater a posteriori, en observant que l'univers n'a rien de divin. Nous voyons bien que l'être créé n'a pas la nature d'un Être incréé (éternel, infini, stable, immuable, inusable - sans genèse ni corruption) ; nous voyons bien qu'il n'est pas de la même substance que celle d'un Être incréé. La substance de l'être créé n'est pas celle de l'Être divin éternel et infini, mais celle d'un être qui a commencé d'être, et qui n'existait donc pas avant d'être. Avant d'être, il n'était rien ; il vient donc de rien - du néant, il est tiré. Mais comprenez bien cher Loïc qu'être créé DE rien ne signifie pas être créé PAR rien. Car si nous avons été tirés du néant, vous et moi, nous ne sommes pas le fruit du néant, mais de l'amour (à tout le moins celui de nos parents qui nous ont conçu)."

 >> Vous mélangez beaucoup de choses, ici. D'abord, au risque de vous déciller, tous les enfants n'ont pas nécessairement été désirés, bref, non, tous les enfants ne sont pas le "fruit de l'amour" et loin de là. Par ailleurs, je ne vois pas le rapport direct avec l'univers. Vous m'expliquez l'air de rien que Dieu crée à partir de rien, après avoir martelé que la création ex nihilo n'était pas possible. Ah mais j'oubliais, il s'agit de Dieu, tout-puissant par définition et donc capable de contrevenir aux règles élémentaires de la logique... sur laquelle vous vous appuyez pour affirmer son existence. Circularité, quand tu nous tiens. (Et vous y tenez !)

 

"lol. Où avez-vous lu sous ma plume que "Dieu existe parce que c'est écrit dans la Bible"???"

 >> Vous ferais-je l'affront de vous citer ? "Or, dans la révélation biblique, nous avons des réponses à cette question du Dessein créateur de Dieu" écriviez-vous dans votre précédent commentaire : parler comme vous le faites de "révélation biblique" implique bel et bien de considérer la Bible comme une preuve de l'existence de Dieu. Toujours la circularité.

 

"M'est avis que vous avez très mal lu ce livre qui ne parle pas de Jésus de Nazareth!"

 >> Ah bon ? Dans ce bouquin, Tresmontant parle pourtant bien du Christ comme preuve "objective" (rien que ça) de l'authenticité de la révélation divine, j'ai dû mal comprendre...

 

"Et ça, ce n'est pas faire de la métaphysique?" 

 >> Absolument pas. C'est envisager scientifiquement un scénario possible de l'apparition de l'univers. C'était d'ailleurs à mon avis le seul objectif de Hawking dans cette histoire, en réponse aux interprétations théologiques foireuses qui pullulent depuis que la théorie du Big Bang a reçu ses lettres de noblesse : montrer que rien n'interdit, scientifiquement parlant, d'envisager l'univers tel que nous le connaissons aujourd'hui, comme acausal.

 

"Eh bien vous admettez que l'Être éternel existe nécessairement ; que l'être existant est nécessairement éternel. Cela ne vous pose aucune difficulté. La différence entre nous, c'est que vous considérez que cet être éternel est l'univers lui-même. Vous l'affirmez contre l'enseignement des sciences expérimentales. C'est votre droit. Vous avez le droit de croire en l'éternité de l'univers ; croire que demain, on découvrira l'éternité de l'univers. Mais c'est là un pur acte de foi - non le résultat d'un savoir scientifique. L'éternité de l'univers est une pure supposition qui ne repose sur rien de tangible en science positive. Rien de ce que nous savons aujourd'hui de l'univers n'accrédite la thèse de l'éternité - loin s'en faut. Les grandes découvertes du siècle passé nous éloignent même de plus en plus de l'hypothèse d'un univers éternel."

 >> En toute rigueur, ce que montre la "science positive", c'est que l'univers observable est le fruit d'une explosion qui s'est produite il y a plusieurs milliards d'années, point. Nous ignorons l'origine de cette explosion. Nous ignorons si elle constitue un quelconque "commencement" ou si elle marque simplement l'étape d'un cycle ou le résultat d'un choc entre deux branes, ou autre chose. Aussi je vous trouve bien affirmatif et surtout fort cavalier avec la "science positive".

 

"Pour autant, avons-nous dit, l'Être éternel existe nécessairement, car autrement, cela voudrait dire que l'être de l'univers a jailli spontanément du néant. Puisque l'être de l'univers n'est pas éternel et que l'Être éternel existe nécessairement, c'est donc que ce dernier est autre que l'univers. C'est cet être autre que l'univers qui existe nécessairement de toute éternité que nous nommons Dieu - mais si le mot vous gène, on peut en changer."

 >> Ce qui me gêne, c'est la légèreté avec laquelle vous sautez à des conclusions, en confondant joyeusement les registres : vous passez du Big Bang (qui est une théorie scientifique) à la création (qui est une théorie théologique) et de la création à l'existence nécessaire de Dieu (le chrétien, évidemment, mais pourquoi pas celui des musulmans ou des gnostiques ?).

 

"Non justement, et tout est là. Vous avez parfaitement raison de dire que l'univers ne peut produire "plus" que lui-même. C'est pourtant ce que nous observons. Quand le vivant par exemple apparaît, il n'existait pas auparavant. Il est apparu, on ne sait comment. Il est né... dans un monde de matière inerte. Mais comment donc la matière inerte a-t-elle pu faire jaillir de la matière vivante et pensante? C'est toute la question. OU BIEN c'est l'univers lui-même qui a créé les messages génétiques (qui sont des télégrammes géants contenant de l'information faisant sens et commandant à la construction des êtres vivants et pensants). Mais alors l'existence même du message fait problème. Comment la nature s'y prend elle pour écrire des messages? OU BIEN l'univers est le "support" où un message est écrit par une Pensée capable de le concevoir. J'ai la faiblesse de penser que c'est cette seconde option qui est la plus rationnelle - quoiqu'elle soit, j'en conviens, mystérieuse. Mais entre le mystère et l'absurde, je choisis pour ma part le mystère, car il est absurde que l'absurde soit."

 >> Trois remarques : 1) Il n'y a aucune différence de nature entre matière inerte et matière vivante. La seule différence se situe au niveau de la structure, de l'organisation. Et la science positive nous a donné une théorie empiriquement corroborée pour expliquer comment la matière vivante a émergé : l'évolution. 2) Vous oubliez (volontairement ?) deux facteurs de taille dans le processus évolutif ayant présidé à l'apparition des gènes : a) le temps. Les gènes n'ont pas surgi tout faits un beau matin, il a fallu quelques milliards d'années. Pourquoi une telle durée si Dieu est derrière tout ça ? et b) l'aléatoire. Si vous avez le coeur bien accroché, je vous suggère d'explorer les annales médicales pour découvrir les innombrables anomalies génétiques dont peut souffrir un être humain (pour nous en tenir à notre seule espèce). Là non plus, ce n'est pas vraiment ce qu'on attendrait d'un Dieu à la fois intelligent et aimant. En revanche, c'est exactement ce qu'on peut espérer d'une nature aveugle. 3) "[...] car il est absurde que l'absurde soit" : conclusion sublime qui signe bien tout à la fois le narcissisme et le tragique humains. Moi aussi, Matthieu, j'aimerais beaucoup être un "enfant de Dieu" plutôt qu'une moisissure vertébrée sur une planète perdue dans les confins de l'univers, mais contrairement à vous, je ne fais pas de ce désir un roc rationnel pour édifier un château métaphysique. Je vous devine assez cultivé pour avoir lu d'autres auteurs que Tresmontant : Schopenhauer, Nietzsche, Freud, par exemple, tous trois ayant bien fait le tour des illusions que nous pouvons nous jouer à nous-mêmes.

 

Réponse :

 

1. Nous ignorons ce qu'il y a DERRIERE le mur de Planck, mais nous savons ce qu'il y DEVANT. Cela suffit pour fonder une analyse rationnelle consistante et solide du donné de notre expérience.

 

2. George Lemaître a eu raison de mettre Pie XII en garde contre une assimilation trop rapide du Big Bang au Fiat Lux du livre de la Genèse (car la Création ne commence peut-être pas avec le Big Bang). Mais il n'était pas métaphysicien, et c'est à tort qu'il invitait le pape à dissocier la science et la foi. Car le Dieu en lequel croient les chrétiens est Celui-là même qui a fait le ciel et la terre - le ciel et la terre mêmes qu'observent les savants. S'il convient de bannir le concordisme (= la théologie imposant à la science ce qu'elle doit dire), il est légitime, du point de vue de la foi, de se réjouir qu'il existe de fait une cohérence admirable entre ce que nous enseigne la Révélation de l'Acte créateur de Dieu, et ce que l'on observe dans la nature (= la théologie accueillant les découvertes de la science).

 

Si la théologie ne peut rien apporter à la science, la science, elle, apporte ses découvertes à la théologie qui s'en nourrit et les intègre dans sa réflexion - au nom de l'unité de la vérité.

 

3. Si l'univers est le seul être, il ne peut pas changer. Pourquoi? Parce que s'il est seul, il a en lui tout ce qu'il faut - il est l'être absolu : TOUT est en lui, et RIEN n'est en dehors de lui.

 

- S'il a tout ce qu'il faut, il ne peut se donner plus que ce qu'il a - puisqu'il a TOUT. Il ne peut donc croître ni s'enrichir - comme l'on voit l'univers croître et s'enrichir au fil de son histoire.

 

- S'il n'a pas tout, il ne peut se donner ce qu'il lui manque, puisqu'il est le seul être : où trouverait-il en effet ce qu'il lui manque, puisqu'en dehors de lui, il n'y a RIEN?

 

Conclusion : si l'Univers change, si son être s'enrichit avec le temps et croît en information, c'est qu'il reçoit son être d'un autre que lui. Il n'est donc pas le seul être.

 

En admettant maintenant que l'être de l'univers soit "un immense et éternel flux et reflux" - ce que la science n'envisage nullement (dans un univers gouverné par l'entropie et dans lequel la réversibilité n'est nulle part constatée) - la question de l'origine de son être se pose dans les mêmes termes que dans le cas d'un univers unique évoluant de manière irréversible (sauf que le problème est multiplié...), à cause du raisonnement que je viens d'exposer plus haut. Si l'univers est éternel, il faut rendre compte rationnellement du dynamisme qui le meut et par lequel il advient progressivement, de manière cyclique, ce qu'il n'était pas au départ - dynamisme créateur et intelligent puisqu'aboutissant à cette merveille de complexité qu'est le cerveau humain.

 

4. "si le néant ne peut pas produire l'être, alors d'où vient Dieu?" Dieu ne "vient" pas de quelque part. Dieu EST. Il est l'Être - la Consistance infinie et éternelle - à la racine de tout être - car à la racine de tout être, il y a l'Être, non pas le néant.

 

"Et si vous admettez que quelque chose peut exister de toute éternité sans antécédent causal, alors pourquoi ne pas prendre l'univers? Parce que ça ne satisfait pas votre conception statique et fixiste de l'être premier?" Parce que je ne veux pas diviniser la matière, et lui accorder plus que ce que les sciences positives en observent (un pouvoir créateur occulte, une intelligence ordonnatrice productrice de lois). Je ne veux pas revenir à une conception préscientifique de la nature et de nos origines. Je ne suis plus un enfant ; je ne crois plus aux contes de fées. Je crois en ce que me dit la science et ne veux rien ajouter à la matière telle qu'elle me la décrit - ni intelligence immanente, ni puissance créatrice. De même que lorsque l'enfant parvenu à l'âge de raison finit par rejeter le Père Noël lorsqu'il découvre qu'en réalité, c'est son père qui a disposé les cadeaux dans la cheminée ; de même, je rejette la conception mythique d'un univers aux pouvoirs magiques lorsque ma raison découvre qu'en réalité, c'est Dieu mon Père qui a disposé tous ces trésors que j'observe dans la Nature - et à l'intérieur de moi-même.

 

5. "Vous m'expliquez l'air de rien que Dieu créé à partir de rien, après avoir martelé que la création ex nihilo n'était pas possible". Je n'ai rien "martelé" de tel.  Ce que je dis, c'est que le Néant, le Néant ABSOLU (qui est la négation de TOUT être - y compris l'être de Dieu) ne peut pas être à l'origine de l'être de l'univers. C'est impossible et irrationnel. Mais avant qu'apparaisse l'univers, celui-ci n'existait pas - comme vous et moi n'existions pas avant d'être conçus dans le sein de nos mamans. Nous avons donc bien été tirés DU néant (ex-nihilo) - puisque nous n'avons pas toujours existé - mais non pas PAR le néant (per-nihilo) : par quelqu'un de bien réel, un Être existant nécessairement, à qui nous devons la vie - et qui ne s'identifie nullement à l'Univers puisqu'il existait déjà lorsque l'Univers, lui, n'existait pas encore. Il n'y a là, comme vous le voyez, aucune contravention "aux règles élémentaires de la logique".

 

6. "parler comme vous le faites de "révélation biblique" implique bel et bien de considérer la Bible comme une preuve de l'existence de Dieu." Pas du tout. Mon raisonnement se décompose en deux temps bien distincts.

 

1°) L'existence de Dieu est connaissable par la raison seule, sans l'aide de la Révélation.

Très bien, allez-vous me dire. Mais en affirmant cela, vous ne résolvez rien : vous épaississez au contraire le mystère en posant un Être dont on ne peut pas dire grand chose.

 

A cela je réponds dans un DEUXIEME TEMPS (présupposant donc admis le premier) :

2°) l'existence de Dieu étant connue par la raison seule, il est possible de pénétrer le mystère de cet Être premier que la raison découvre en écoutant ce que Lui-même nous dit de Lui dans sa Révélation.

 

Dans le premier temps donc, je connais par ma raison seule une EXISTENCE (celle d'un Être absolu distinct de l'Univers). Dans un second temps je reconnais par la foi une ESSENCE (l'identité profonde de cet Être - je peux lui donner un nom : je sais QUI il est) que Dieu me révèle et que je ne peux connaître qu'en croyant ce qu'il me dit.

 

Le lien entre ces deux temps sera établi lorsque l'on se sera assuré de l'authenticité de la Révélation divine faite à Israël et accomplie dans le Christ - ce qui relève encore, en droit, de la raison. La démonstration philosophique de l'authenticité de la Révélation a été admirablement apportée par Claude Tresmontant dans son maître-ouvrage que je vous ai recommandé : "Le problème de la Révélation".

 

7. "Dans ce bouquin, Tresmontant parle (...) bien du Christ comme preuve "objective" (...) de l'authenticité de la révélation divine". Outre que d'un point de vue apologétique, cela est fondamentalement pertinent (cf. "Hypothèses sur Jésus"), je vous assure qu'il n'est nullement question du Christ dans "Le problème de la Révélation" - qui traite du phénomène Israël et lui seul - sauf dans les trois dernières pages de conclusion, pour affirmer que Jésus-Christ est en sa personne l'accomplissement de cette révélation dont l'authenticité a été précemment et par ailleurs démontrée. On ne peut donc réduire le message de ce livre en disant : "Tresmontant prouve l'authenticité de la Révélation divine par le Christ"!

 

8. "le seul objectif de Hawking (...) : montrer que rien n'interdit, scientifiquement parlant, d'envisager l'univers (...) comme acausal". Cela, personne ne le conteste - surtout pas les croyants. L'univers n'a pas de cause scientifiquement repérable. Il n'a pas de cause, scientifiquement parlant. Est-ce à dire qu'il n'a pas de cause du tout, métaphysiquement parlant? Il me semble qu'il y a entre les deux propositions un fossé que franchit allègrement Hawking, pour qui rien ne semble exister en dehors de la science - ce qui est un présupposé... métaphysique.

 

9. Pourquoi le Dieu chrétien et pas celui des musulmans ou des gnostiques? Réponse : Comment savoir si Dieu existe et quelle est la vraie religion?


10. "Il n'y a aucune différence de nature entre matière inerte et matière vivante. La seule différence se situe au niveau de la structure, de l'organisation." C'est là ce qu'on appelle en philosophie une pétition de principe. Ce n'est en effet ni une vérité évidente (il n'est pas évident qu'il n'y ait pas de différence de nature entre une pierre et Einstein), ni une vérité démontrée (au contraire : on n'a jamais pu reconstituer en laboratoire le phénomène de la vie à partir de la matière inerte - ce qui montre que la vie reste un mystère qui nous échappe).

 

En vérité, avec la matière vivante, nous voyons surgir une nouveauté dans l'être : une réalité immatérielle, l'âme (ou psychisme). Tous les êtres vivants ont en commun de renouveler constamment et intégralement le stock de matière constituant leur corps physique - et cependant, il est un élément permanent qui transcende cette matière en renouvellement perpétuel : l'âme (ou psychisme), c'est-à-dire le principe organisateur de la matière. Il n'est donc pas légitime de chercher à réduire la réalité vivante à sa seule composition physique et chimique. "Ce qui est essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à la chimie ni à la physique ni à rien autre chose, c'est l'IDEE directrice (...) qui se développe et se manifeste par l'organisation. Ici, comme partout, TOUT DERIVE DE l'IDEE qui elle seule créé et dirige... C'est toujours cette même idée vitale qui conserve l'être." (Claude Bernard, in "Introduction à l'étude de la médecine expérimentale").

 

11. "Les gènes n'ont pas surgi tout faits un beau matin, il a fallu quelques milliards d'années. Pourquoi une telle durée si Dieu est derrière tout ça?" Parce que cela convient aux créatures. La durée est la dimension propre aux natures créées. Cf. Dieu, la Création et le temps.

 

J'ajoute que si le hasard peut rendre compte d'un ordre accidentellement obtenu (et encore, vos milliards d'années - qui représentent peu de choses à l'échelle supposée de l'éternité - font du surgissement du cerveau humain - par exemple - un véritable miracle), il ne peut suffire à expliquer l'existence de messages intelligibles se recopiant eux-mêmes et transmettant leur information. "On obtient en laboratoire la synthèse spontanée des éléments, les lettres de l'alphabet ou les mots. Mais le problème de fond reste entier : comment, avec ces éléments, la nature réalise-t-elle des télégrammes qui ont un sens, des messages qui contiennent de l'information, et quelle information! Tous les renseignements requis pour composer un être vivant, avec ses milliards de cellules différenciées qui travaillent de concert, un psychisme programmé..."(Tresmontant)

 

12. "je vous suggère d'explorer les annales médicales pour découvrir les innombrables anomalies génétiques dont peut souffrir un être humain (...). Là non plus, ce n'est pas vraiment ce qu'on attendrait d'un Dieu à la fois intelligent et aimant. En revanche, c'est exactement ce qu'on peut espérer d'une nature aveugle." Cher Loïc, on ne peut rien "espérer" d'une nature aveugle. Aucune organisation, aucune intelligence, aucun message. Comme disait Einstein, on ne peut attendre d'une nature aveugle que du chaos. Cf. La structure intelligente de l'univers. Autrement dit : si le mal est un problème pour le croyant - dont il lui faut rendre compte du point de vue de sa foi -, le bien (l'ordre, l'organisation, la vie, la pensée...) est un problème pour le matérialiste non croyant - que le hasard seul ne peut suffire à expliquer.

 

Si le problème du mal est le grand problème qui traverse l'humanité, Dieu nous en a donné quelque lumière dans sa Révélation. Cf. Dieu et le mystère du mal.

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 12:16

Retour sur l'intense disputatio avec Loïc, en commentaire de l'article "Ceux qui disent que le problème ne se pose pas". Compte tenu de la richesse de cet échange, et parce qu'il nous permet d'entrer dans le fond de la pensée de Claude Tresmontant, nous le reproduisons ici en une série d'articles qui nous permettra d'isoler les thématiques et de les approfondir au besoin.

 

Commentaire n°3 :

 

"Au fondement de l'être, il y a l'Être, non le néant."

 >> J'entends bien la rationalité de l'argument, mais je vous ferais aimablement remarquer que cela vous reconduit à la question qui, ironiquement, vous y a amené, à savoir le pourquoi de cet Etre plutôt que rien. C'est-à-dire que Dieu, qui était supposé expliquer le mystère de l'Etre, n'explique en réalité rien du tout, puisque vous le posez comme Etre nécessaire. En clair, vous formulez avec Dieu un "parce que c'est comme ça" métaphysique qu'un esprit chagrin comme le mien pourrait se contenter d'appliquer à l'univers, dont nous ignorons encore tant de choses !

 

"Mais si l'on admet au terme d'une réflexion rationnelle que l'Être éternel et incréé nécessairement existant est l'Être transcendant, personnel, conscient et intelligent que le monothéisme appelle 'Dieu', on peut légitimement penser que Celui-ci soit en mesure de nous expliquer Lui-même ses motivations et de nous les révéler."

 >> Hop hop hop, vous allez bien vite en besogne ! Tout tient dans votre "si" : mais pour ma part je n'admets rien qui ne soit démontré et comme beaucoup d'autres rationalistes je ne vois rien de démontré dans le plaquage du Dieu monothéiste sur cet Etre nécessaire que vous évoquez et que d'ailleurs vous distinguez de l'univers sans m'avoir convaincu. En outre, je le répète, je ne vois pas pourquoi un Etre éternel et incréé, c'est-à-dire parfait, créerait quoi que ce soit, ni ce qu'il pourrait bien créer puisque, vous ne cessez de le rappeler, on ne peut pas tirer quelque chose à partir du néant. Donc l'acte créateur de Dieu pose question : à partir de quoi créé-t-il ? 

 

"Parce que Dieu est un Être personnel, vivant et agissant (dans le processus temporel de la Création qui continue encore), il devient un interlocuteur possible pour l'homme, quelqu'un que l'on peut interroger et qui peut répondre. Or, dans la révélation biblique, nous avons des réponses à cette question du Dessein créateur de Dieu."

 >> Votre argument est circulaire. Vous me dites en subtstance : Dieu existe et a un dessein parce que c'est écrit dans la Bible et la Bible est vraie parce qu'elle est la révélation de son dessein aux hommes par Dieu.  

 

"Maintenant : la révélation biblique vient-elle vraiment du Dieu que la raison humaine découvre au terme d'une réflexion rationnelle sur le réel? Cela encore est objet de démonstration métaphysique - ainsi que nous le montre Tresmontant dans son livre "Le problème de la Révélation" 

>> Tresmontant ne m'a pas convaincu, dans cet ouvrage. Il explique, pour résumer, que Jésus de Nazareth est inspiré par Dieu parce qu'il rame à contre-courant du lieu et du temps où il se trouve. L'apologétique fait rarement bon ménage avec la raison.

 

"J'ai répondu à Hawking, aussitôt son ouvrage paru. Cf. L'univers a besoin d'un Créateur (une esquisse de réponse au conte mythologique de Stephen Hawking)"

>> Bon, j'ai fait mes devoirs et j'ai lu votre article. Vous ne traitez pas Hawking équitablement, de mon point de vue. Notre astrophysicien ne se pique justement pas de faire de la métaphysique, il explique bien plus simplement, à partir de son expérience scientifique, que l'univers peut très bien exister sans cause première autre que lui-même, en vertu des lois mêmes qui le constituent. Et je m'amuse de lire sous votre clavier votre perplexité face à l'existence de ces lois pour la voir aussitôt disparaître sitôt que vous avez tapé le mot "Dieu". Moi, voyez, c'est "Dieu" qui me laisse perplexe : pourquoi "Dieu" ? D'où vient-il ? S'il est éternel, pourquoi l'est-il ?

 

"Vous avez tort de ne voir dans l'univers que de l'usure, de la dégradation, du veillissement. Pour qu'un être vieillisse, il faut d'abord qu'il soit. Puis qu'il croisse et se développe. Ce n'est qu'ensuite, arrivé à un seuil critique de maturation qu'il se met à s'user irréversiblement jusqu'à sa disparition. Vous occultez complètement le phénomène de la naissance et de la croissance des êtres! Or, c'est de cela justement qu'il faut rendre compte."

 >> Vous m'avez lu un peu vite, sans doute. J'ai pourtant parlé de néguentropie, dans laquelle je classe la vie. Mais cette néguentropie n'est que locale et se paie toujours d'un tribut d'entropie. Bref, le fait qu'il y ait naissance et croissance des êtres n'annule malheureusement pas la réalité de l'entropie universelle : pour qu'il y ait naissance et croissance, il faut que le système considéré soit "bousculé" (= apport extérieur d'énergie, c'est-à-dire prix à payer, c'est-à-dire augmentation générale du désordre malgré l'ordre particulier, eh oui, on n'en sort pas). Si vous laissez un bébé à lui-même, il meurt. Et si vous le nourrissez, cela vous coûte de l'énergie (temps, efforts).


"Vous niez qu'il y ait PLUS dans l'univers aujourd'hui qu'il y a 13 milliards d'année? A l'origine des temps, il n'y avait pas de planètes ni d'étoiles (celles-ci se sont formées progressivement), pas d'éléments chimiques lourds (que de l'hydrogène et de l'hélium). Il n'y avait pas la vie (elle est apparue dans un monde inerte avec la première bactérie). Il n'y avait pas la conscience ni l'intelligence. Il n'y avait pas d'esprit libre ni de pensée scientifique et métaphysique (qui ont surgi avec l'homme). Nier qu'il y ait PLUS dans l'univers aujourd'hui qu'à l'origine, c'est nier le processus de l'Evolution cosmique et biologique ; nier le chemin parcouru par cette évolution jusqu'à nous. C'est sous-entendre que tout ce qui compose l'univers aujourd'hui - la complexité chimique, la vie, la pensée - existait dès l'origine (ce qui est faux d'un point de vue scientifique)."

>> Vous affirmez beaucoup sans démontrer. Je ne vois pas en quoi le fait qu'il existe des structures complexes d'organisation issues d'une évolution temporelle implique que ces structures serait un "plus" par rapport à l'état de l'univers à l'origine. Ca c'est votre préjugé, rien de plus. Je rajouterais que je ne vois pas comment l'univers, qui est un système isolé (ce qui est un fait scientifique, à preuve du contraire), pourrait produire "plus" que lui-même. C'est comme si vous me disiez qu'en lâchant une balle, celle-ci allait rebondir de plus en plus au fur et à mesure du temps : c'est évidemment l'inverse qui se produit, son rebond diminue, jusqu'à immobilisation totale. A mon avis, vous avez une vision beaucoup trop locale de l'univers : vous voyez son histoire comme une lente montée vers la complexité, avec l'homme en apogée, ou quelque chose du genre. Mais l'univers est vaste et notre existence n'a d'autre origine que des circonstances favorables, temporaires et terriblement précaires : nous sommes à la merci de tellement de menaces (pandémie, météorite, sursaut gamma...) et notre existence est si récente qu'il apparaît bien téméraire d'en déduire quoi que ce soit à propos de l'univers.

 

Réponse :

 

"En clair, vous formulez avec Dieu un "parce que c'est comme ça" métaphysique qu'un esprit chagrin comme le mien pourrait se contenter d'appliquer à l'univers, dont nous ignorons encore tant de choses !"

 

Mais nous en connaissons beaucoup aussi, suffisamment pour dire : il ne peut pas être l'être éternel. Vous pouvez dire : "l'univers est éternel" si cela vous chante, mais cette affirmation ne correspond à rien en science positive - surtout depuis le siècle dernier où l'on a découvert que l'univers avait une histoire.

 

Pourtant l'Être éternel existe nécessairement, car autrement, cela reviendrait à affirmer la primauté du néant ("au commencement était le néant"...) et la génération spontanée de l'être - qui ne correspond à rien non plus sur le plan scientifique.

 

Donc, si l'on veut être rationnel (mais on peut décider de ne pas l'être...), il faut postuler l'existence nécessaire d'un Être éternel, lequel ne peut être l'univers. La conclusion vous déplaît, mais je n'y peux rien.

 

"je ne vois pas pourquoi un Etre éternel et incréé, c'est-à-dire parfait, créerait quoi que ce soit, ni ce qu'il pourrait bien créer puisque, vous ne cessez de le rappeler, on ne peut pas tirer quelque chose à partir du néant. Donc l'acte créateur de Dieu pose question : à partir de quoi créé-t-il ?"

 

Je n'ai jamais dit que : "on" ne peut pas tirer quelque chose à partir du néant. Si "on" existe, ce n'est déjà plus le néant. Ce que je dis, c'est que : rien ne peut naître du néant absolu (où "on" n'existe pas - ou rien n'existe du tout, même pas Dieu). Si néant absolu il y a (c'est-à-dire : négation de tout être), jamais il ne pourra y avoir quelque être - car l'être ne peut jaillir spontanément du néant ; seul l'être peut rendre compte de l'être. Si Dieu existe, l'être du monde devient possible - car au commencement, il n'y a pas le néant, il y a l'Être.

 

Dieu ne créé pas à partir de sa propre substance - car si nous avions la substance divine, nous serions éternels, l'univers serait éternel. Dieu créé à partir de rien. Nous ne pouvons certes pas le comprendre a priori, mais simplement le constater a posteriori, en observant que l'univers n'a rien de divin. Nous voyons bien que l'être créé n'a pas la nature d'un Être incréé (éternel, infini, stable, immuable, inusable - sans genèse ni corruption) ; nous voyons bien qu'il n'est pas de la même substance que celle d'un Être incréé. La substance de l'être créé n'est pas celle de l'Être divin éternel et infini, mais celle d'un être qui a commencé d'être, et qui n'existait donc pas avant d'être. Avant d'être, il n'était rien ; il vient donc de rien - du néant, il est tiré. Mais comprenez bien cher Loïc qu'être créé DE rien ne signifie pas être créé PAR rien. Car si nous avons été tirés du néant, vous et moi, nous ne sommes pas le fruit du néant, mais de l'amour (à tout le moins celui de nos parents qui nous ont conçu).

 

"Votre argument est circulaire. Vous me dites en substance : Dieu existe et a un dessein parce que c'est écrit dans la Bible et la Bible est vraie parce qu'elle est la révélation de son dessein aux hommes par Dieu."

 

Lol. Où avez-vous lu sous ma plume que "Dieu existe parce que c'est écrit dans la Bible"???

 

"Tresmontant ne m'a pas convaincu, dans cet ouvrage. Il explique, pour résumer, que Jésus de Nazareth est inspiré par Dieu parce qu'il rame à contre-courant du lieu et du temps où il se trouve. L'apologétique fait rarement bon ménage avec la raison."

 

M'est avis que vous avez très mal lu ce livre qui ne parle pas de Jésus de Nazareth! 

 

"Notre astrophysicien ne se pique justement pas de faire de la métaphysique, il explique bien plus simplement, à partir de son expérience scientifique, que l'univers peut très bien exister sans cause première autre que lui-même, en vertu des lois mêmes qui le constituent."

 

Et ça, ce n'est pas faire de la métaphysique? 

 

"Moi, voyez, c'est "Dieu" qui me laisse perplexe : pourquoi "Dieu" ? D'où vient-il ? S'il est éternel, pourquoi l'est-il ?"

 

Eh bien vous admettez que l'Être éternel existe nécessairement ; que l'être existant est nécessairement éternel. Cela ne vous pose aucune difficulté. La différence entre nous, c'est que vous considérez que cet être éternel est l'univers lui-même. Vous l'affirmez contre l'enseignement des sciences expérimentales. C'est votre droit. Vous avez le droit de croire en l'éternité de l'univers ; croire que demain, on découvrira l'éternité de l'univers. Mais c'est là un pur acte de foi - non le résultat d'un savoir scientifique. L'éternité de l'univers est une pure supposition qui ne repose sur rien de tangible en science positive. Rien de ce que nous savons aujourd'hui de l'univers n'accrédite la thèse de l'éternité - loin s'en faut. Les grandes découvertes du siècle passé nous éloignent même de plus en plus de l'hypothèse d'un univers éternel.

 

Pour autant, avons-nous dit, l'Être éternel existe nécessairement, car autrement, cela voudrait dire que l'être de l'univers a jailli spontanément du néant. Puisque l'être de l'univers n'est pas éternel et que l'Être éternel existe nécessairement, c'est donc que ce dernier est autre que l'univers. C'est cet être autre que l'univers qui existe nécessairement de toute éternité que nous nommons Dieu - mais si le mot vous gène, on peut en changer. 

 

"je ne vois pas comment l'univers, qui est un système isolé (ce qui est un fait scientifique, à preuve du contraire), pourrait produire "plus" que lui-même. C'est comme si vous me disiez qu'en lâchant une balle, celle-ci allait rebondir de plus en plus au fur et à mesure du temps : c'est évidemment l'inverse qui se produit, son rebond diminue, jusqu'à immobilisation totale."

 

Non justement, et tout est là. Vous avez parfaitement raison de dire que l'univers ne peut produire "plus" que lui-même. C'est pourtant ce que nous observons. Quand le vivant par exemple apparaît, il n'existait pas auparavant. Il est apparu, on ne sait comment. Il est né... dans un monde de matière inerte. Mais comment donc la matière inerte a-t-elle pu faire jaillir de la matière vivante et pensante? C'est toute la question. OU BIEN c'est l'univers lui-même qui a créé les messages génétiques (qui sont des télégrammes géants contenant de l'information faisant sens et commandant à la construction des êtres vivants et pensants). Mais alors l'existence même du message fait problème. Comment la nature s'y prend elle pour écrire des messages? OU BIEN l'univers est le "support" où un message est écrit par une Pensée capable de le concevoir. J'ai la faiblesse de penser que c'est cette seconde option qui est la plus rationnelle - quoiqu'elle soit, j'en conviens, mystérieuse. Mais entre le mystère et l'absurde, je choisis pour ma part le mystère, car il est absurde que l'absurde soit.

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28 septembre 2013 6 28 /09 /septembre /2013 12:36

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15 septembre 2013 7 15 /09 /septembre /2013 17:40

Retour sur l'intense disputatio avec Loïc, en commentaire de l'article "Ceux qui disent que le problème ne se pose pas". Compte tenu de la richesse de cet échange, et parce qu'il nous permet d'entrer dans le fond de la pensée de Claude Tresmontant, nous le reproduisons ici en une série d'articles qui nous permettra d'isoler les thématiques et de les approfondir au besoin.

 

Commentaire n°2 :


« Bonjour Matthieu,


Merci pour votre réponse rapide et argumentée, c'est un plaisir de vous lire ! Vous vous doutez bien néanmoins que je n'ai pas dit mon dernier mot.  Je reprends certains passages de votre réponse en y ajoutant mes commentaires : 

 

"L'évidence première, ce n'est pas que "tout", absolument "tout" a une cause. L'évidence première, c'est qu'il existe un Être incréé. Nécessairement. Car l'Être ne peut provenir du néant."

>> Vous reculez pour mieux sauter, à mon sens. Je suis bien d'accord avec vous : rien ne peut surgir du néant. Rien : pas même Dieu. Et si vous admettez que Dieu peut surgir du néant, alors rien, rationnellement, n'interdit de penser que l'univers a pu surgir du néant. Et ça reste l'explication la plus simple, parce que l'univers nous est, dans une large mesure, compréhensible et par là explicable, tandis que Dieu ne l'est pas. Par suite, recourir à Dieu pour justifier de l'existence de l'univers complique la tâche indûment et par ailleurs n'explique rien du tout : si Dieu est cet Etre éternel et incréé, alors on voit mal ce qui motiverait une quelconque "création" de sa part.

 

"Si tout dans l'Univers a une cause - ce que tout un chacun observe ; si l'Univers lui-même a une cause - ce que son commencement, il y a 13,7 milliards d'années, suggère : il ne peut pas être incréé."

>> Stephen Hawking, par exemple, a proposé un modèle physiquement cohérent d'un univers sans cause. Par conséquent, à votre place, je serais plus prudent en affirmant que l'univers ne peut pas être incréé.

 

"Si nous nous en tenions là, nous aboutirions à un être auto-créateur, se donnant progressivement PLUS qu'il n'avait au départ (…). On aurait certes réglé son compte au Dieu du théisme, mais on se retrouverait avec, sur les bras, une Nature pourvue de tous les attributs que les théologiens reconnaissent à Dieu (l'éternité, l'infinité, l'aséité, la puissance créatrice, l'intelligence souveraine...), l'auto-génération et l'auto-évolution en sus! Il me paraît plus simple et plus rationnel - moins "bizarre" en tous les cas, et plus respectueux de l'observation des sciences - de considérer que l'Univers n'est pas divin, et qu'il provient d'un autre Être qui lui, est l'Être incréé que l'intelligence humaine connaît. "

>> Là non plus, pas d'accord, à suivre les données de la physique et en particulier la redoutable seconde loi de la thermodynamique : l'univers, depuis son surgissement, se dégrade peu à peu (refroidissement). Ce que nous observons et dont nous faisons partie n'est donc pas un "plus", mais au contraire un "moins". Et la néguentropie locale (ce que vous appelez "vie") ne doit pas faire oublier l'entropie générale vers laquelle tend l'univers. Vous en faites la tragique expérience en rangeant votre bureau : l'ordre que vous créez se paie d'un tribut de désordre (l'énergie et le temps consacrés à vos efforts de rangement). Et la physique est formelle : dans tout système isolé (tel que l'univers), l'entropie augmente avec le temps. Or c'est bien ce que nous constatons, à notre petite échelle comme à l'échelle du cosmos. Dieu serait-il un sale gosse bordélique ?

 

"Ben si. Aucun mouvement de "contraction" n'a jamais été observé dans l'univers."

>> Le problème n'est pas là. La question est de savoir si l'univers est fini ou infini. Dans le premier cas, l'univers finira en "Big Crunch", dans le second, son expansion se poursuivra indéfiniment. Et cette question n'est absolument pas tranchée parmi les cosmologistes, leurs cerveaux humains limités ayant quelques vertiges mathématiques au voisinage de l'infini...

 

"Mais si une analyse scientifique - basée sur les faits - conduit le philosophe à penser que Dieu s'est révélé à Israël, on pourra alors se mettre à étudier le contenu de cette révélation. Et l'on découvrira que ces deux dernières propositions sont fausses, du point de vue de cette révélation. Rien scientifiquement ne permet en tout cas de les considérer comme possiblement vraies - s'agissant là de pures spéculations ne reposant sur aucune donnée objective. "Nous ne savons ce qui est rationnel et ce qui est irrationnel qu'à partir de l'expérience, et non pas a priori, ou avant toute expérience." (Claude Tresmontant)"

>> J'objecterais à Tresmontant que toute expérience s'interprète nécessairement à partir d'une théorie qui lui préexiste (l'esprit n'est pas un "seau vide", cf. Popper). Je n'ai jamais vu que des cygnes blancs, dans ma vie. Si j'en crois mon expérience, ma théorie, c'est que tous les cygnes sont blancs. Sauf que ce n'est pas rationnel. Pour prouver ma théorie, il me faudrait partir à la recherche d'un cygne d'une autre couleur. Et c'est seulement en l'absence de réfutation expérimentale que je pourrai alors considérer ma théorie sinon absolument vraie, à tout le moins rationnelle et possédant en tout cas une probabilité subjective très grande.


Réponse :

 

Cher Loïc,


Vous écrivez : "Si vous admettez que Dieu peut surgir du néant, alors rien, rationnellement, interdit de penser que l'univers a pu surgir du néant". Oui mais justement, je n'admets pas que Dieu ait pu surgir du néant! Personne n'affirme cela. Dieu est l'Être nécessaire qui ne peut pas ne pas exister - parce que s'il n'existait pas, rien de ce qui existe ne pourrait être (pour la bonne raison que du néant rien ne peut naître). Dieu est donc nécessairement éternel - sans commencement ni fin. Il ne vient pas du néant. Il EST.

 

Si du néant rien ne peut naître, cela veut dire que tout ce qui naît vient non du néant, mais de l'être - et ultimement : d'un être nécessairement éternel et incréé (qui n'est pas né et qui existe depuis toujours), car autrement, on postulerait que le néant soit PREMIER et la source ultime de tout ce qui est, ce qui est précisément l'hypothèse que nous écartons (puisqu'elle n'est pas rationnelle).

 

Au fondement de l'être, il y a l'Être, non le néant.

 

"Si Dieu est cet Être éternel et incréé, alors on voit mal ce qui motiverait une quelconque 'création' de sa part". C'est vrai. La raison humaine est impuissante à nous expliquer cela. Mais si l'on admet au terme d'une réflexion rationnelle que l'Être éternel et incréé nécessairement existant est l'Être transcendant, personnel, conscient et intelligent que le monothéisme appelle 'Dieu', on peut légitimement penser que Celui-ci soit en mesure de nous expliquer Lui-même ses motivations et de nous les révéler. Parce que Dieu est un Être personnel, vivant et agissant (dans le processus temporel de la Création qui continue encore), il devient un interlocuteur possible pour l'homme, quelqu'un que l'on peut interroger et qui peut répondre. Or, dans la révélation biblique, nous avons des réponses à cette question du Dessein créateur de Dieu.

 

Maintenant : la révélation biblique vient-elle vraiment du Dieu que la raison humaine découvre au terme d'une réflexion rationnelle sur le réel? Cela encore est objet de démonstration métaphysique - ainsi que nous le montre Tresmontant dans son livre "Le problème de la Révélation" (un ouvrage INDISPENSABLE que je vous recommande chaleureusement!)

 

"Stephen Hawking (...) a proposé un modèle physiquement cohérent d'un univers sans cause. Par conséquent, à votre place, je serais plus prudent en affirmant que l'univers ne peut pas être incréé". J'ai répondu à Hawking, aussitôt son ouvrage paru.

 

Cf. L'univers a besoin d'un Créateur (une esquisse de réponse au conte mythologique de Stephen Hawking) - blog Totus Tuus

 

"Ce que nous observons (...) n'est pas un 'plus', mais au contraire un 'moins' (...) Vous en faites la tragique expérience en rangeant votre bureau : l'ordre que vous créez se paie d'un tribut de désordre (l'énergie et le temps consacrés à vos efforts de rangement). Et la physique est formelle : dans tout système isolé (tel que l'univers), l'entropie augmente avec le temps."

 

1°) Vous avez raison d'évoquer la loi d'entropie - qui est fondamentale dans la pensée de Claude Tresmontant, et qui montre bien que l'univers est promis à une dégénérescence irréversible - non à une régénération cyclique qui est une pure hypothèse sans aucun fondement scientifique.

 

2°) Vous avez tort de ne voir dans l'univers que de l'usure, de la dégradation, du vieillissement. Pour qu'un être vieillisse, il faut d'abord qu'il soit. Puis qu'il croisse et se développe. Ce n'est qu'ensuite, arrivé à un seuil critique de maturation qu'il se met à s'user irréversiblement jusqu'à sa disparition. Vous occultez complètement le phénomène de la naissance et de la croissance des êtres! Or, c'est de cela justement qu'il faut rendre compte.

 

Vous niez qu'il y ait PLUS dans l'univers aujourd'hui qu'il y a 13 milliards d'année? A l'origine des temps, il n'y avait pas de planètes ni d'étoiles (celles-ci se sont formées progressivement), pas d'éléments chimiques lourds (que de l'hydrogène et de l'hélium). Il n'y avait pas la vie (elle est apparue dans un monde inerte avec la première bactérie). Il n'y avait pas la conscience ni l'intelligence. Il n'y avait pas d'esprit libre ni de pensée scientifique et métaphysique (qui ont surgi avec l'homme). Nier qu'il y ait PLUS dans l'univers aujourd'hui qu'à l'origine, c'est nier le processus de l'Evolution cosmique et biologique ; nier le chemin parcouru par cette évolution jusqu'à nous. C'est sous-entendre que tout ce qui compose l'univers aujourd'hui - la complexité chimique, la vie, la pensée - existait dès l'origine (ce qui est faux d'un point de vue scientifique).

 

3°) Vous relevez justement que l'ordre dans une chambre demande de l'énergie et de l'effort. J'ajouterais : de la méthode et de l'intelligence. Or, l'Univers se manifeste à nous comme une structure ordonnée - de manière mathématique. Ce qui suscite l'admiration de tous les scientifiques. S'il y a de l'ordre dans l'univers - un ordre mathématique -, cela ne peut être le fait du hasard, mais d'une intelligence ordonnatrice - selon ce que nous enseigne notre expérience la plus commune. Là encore, c'est une nécessité qui s'impose à la raison.

 

"Dieu serait-il un sale gosse bordélique"? C'est à lui de nous le dire (voir + haut). La raison seule ne peut comprendre le sens de l'entropie dans le Dessein de Dieu. Il faut que Dieu Lui-même nous éclaire sur ce point - ce qu'il fait dans l'Ecriture.

 

Laissons là la théorie des multivers et du Big Crunch qui ne sont pas nécessaires à notre propos. Claude Tresmontant ne parle jamais du Big Bang dans ses textes, sinon pour nous dire... qu'il n'en parlera pas! Car les connaissances scientifiques définitives que nous avons acquises de l'univers au siècle passé suffisent à déterminer avec certitude l'existence de Dieu. Tresmontant ne fonde son raisonnement métaphysique que sur des faits établis et non contestables. En l'occurrence : le fait de l'Evolution cosmique et biologique - qui sont la marque d'une Création en cours de réalisation.

 

"toute expérience s'interprète nécessairement à partir d'une théorie qui lui préexiste." Peut-être, mais 1°) nos théories scientifiques s'inspirent toujours du réel (elles ne sont pas purement arbitraires), et 2°) nos théories ne sont que... des théories dont on ne peut savoir a priori si elles sont rationnelles ou non. Ce qui établit la rationalité d'une théorie, c'est sa conformation au réel. Il est donc sans doute inévitable d'avoir des a prioris. Mais il faut les considérer comme tels et les soumettre à la critique par une confrontation direct au réel objectif. C'est lui, et lui seul, qui nous enseignera la vérité. 

 

La citation de Tresmontant reste donc absolument valable. Nous ne SAVONS ce qui est rationnel qu'à partir de l'expérience. Nos a-prioris ne nous permettent pas de SAVOIR, mais seulement de SUPPOSER.

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14 septembre 2013 6 14 /09 /septembre /2013 13:44

Arnaud Dumouch, professeur de religion et de théologie catholique en Belgique, nous introduit, dans une admirable série de clips, à la philosophie réaliste héritée d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin - tradition dans laquelle notre cher Professeur, Claude Tresmontant, s'inscrit résolument. Il nous livre ainsi les clefs pour comprendre les rouages de la pensée de Claude Tresmontant.

 

Dans cette onzième vidéo, Arnaud Dumouch nous explique comment - selon quelle méthode - le philosophe parvient à connaître le réel dans toute son amplitude.


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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 00:00

Retour sur l'intense disputatio avec Loïc, en commentaire de l'article "Ceux qui disent que le problème ne se pose pas". Compte tenu de la richesse de cet échange, et parce qu'il nous permet d'entrer dans le fond de la pensée de Claude Tresmontant, nous le reproduisons ici en une série d'articles qui nous permettra d'isoler les thématiques et de les approfondir au besoin.

 

Commentaire n°1

 

"Bonjour et tout d'abord bravo pour ce blog, qui redonne avec brio toute son actualité à l'oeuvre de Claude Tresmontant.

 

J'en viens au sujet de cette note. Que la question métaphysique du pourquoi de l'Etre se pose et que chacun y apporte une réponse à l'aune de ses propres préjugés, je n'en disconviens pas. Mais poser comme vous le faites, à l'instar de Tresmontant, que le préjugé chrétien consistant à récuser l'univers comme Etre ontologiquement suffisant est le seul "rationnel" me paraît relever d'une arrogance plutôt saisissante. C'est évacuer l'objection connue à cette idée toute scholastique de cause première : si l'on postule que tout a une cause, alors Dieu, convoqué comme cause de l'univers, doit en avoir une lui aussi ; et si l'on admet qu'il peut exister quelque chose sans cause, alors il est plus simple rationnellement (rasoir d'Occam) de s'en tenir à l'univers lui-même. Vous direz peut-être, avec Tresmontant, qu'on sait désormais que l'univers a eu un commencement. Mais cela n'altère rien la pertinence de l'objection : rien, scientifiquement, n'interdit de penser l'univers comme une grande respiration, alternant expansion et contraction, avec passage par un point d'origine éternel. Ou bien l'univers peut n'être qu'une vague d'existence parmi des milliers d'autres dans un océan originel incréé. Ou encore l'univers est bien le fruit de quelque démiurge, mais ce dernier est mort avec sa création... Ou encore, il existe bien un Dieu au sens monothéiste, mais il est foncièrement mauvais et l'univers qu'il a créé avec lui... De nombreuses choses sont imaginables et, n'en déplaise à Tresmontant, rationnellement tenables. Quant à moi, je me plais à concevoir l'univers telle la rose d'Angelus Silesius : sans pourquoi."

 

Réponse :

 

Bonjour Loïc, et merci pour vos encouragements qui nous font chaud au coeur! 

 

"Que la question métaphysique du pourquoi de l'Être se pose et que chacun y apporte une réponse à l'aune de ses propres préjugés, je n'en disconvient pas." Je précise toutefois qu'avoir un préjugé au départ n'empêche pas d'avoir un raisonnement sain par la suite, pourvu que l'on ait conscience de ce préjugé et que l'on soit capable de s'en distancier - et de le soumettre à la critique. Le raisonnement métaphysique qui démontre l'existence de Dieu n'obéit à aucun préjugé - même s'il est, de fait, mené par des métaphysiciens qui peuvent en avoir (mais ils prennent soin alors de le suspendre, le temps du raisonnement).

 

"Mais poser comme vous le faites, à l'instar de Tresmontant, que le préjugé chrétien consistant à récuser l'univers comme Être ontologiquement suffisant est le seul "rationnel" me paraît relever d'une arrogance plutôt saisissante." Je conçois que vous puissiez avoir cette impression. Pourtant, ce n'est pas en vertu d'un préjugé que nous affirmons la vérité du christianisme ; c'est au terme d'une analyse rationnelle, argumentée et démonstrative, expurgée de tout préjugé.

 

Ce que la raison nous démontre, c'est :

 1°) l'existence de Dieu, entendu comme un Être incréé, unique, transcendant, créateur, vivant, conscient, personnel, intelligent et libre : bref, le Dieu du monothéisme ;

 2°) la réalité du fait de la Révélation de cet Être incréé au peuple hébreu (c'est la deuxième grande partie de la thèse de Claude Tresmontant) : bref, le Dieu d'Israël ;

 3°) la divinité de la personne de Jésus-Christ et de son Eglise fondée sur l'Apôtre Pierre : bref, le Dieu du christianisme catholique.

 

Cf. "Comment savoir si Dieu existe et quelle est la "vraie" religion?" - blog Totus Tuus.

 

"C'est évacuer l'objection connue à cette idée toute scholastique de cause première : si l'on postule que tout a une cause, alors Dieu, convoqué comme cause de l'univers, doit en avoir une lui aussi." Je sais que c'est là le dernier argument de l'athéisme - martelé par Dawkins à toutes les pages de son livre "Pour en finir avec Dieu". Mais c'est un argument absurde - car il n'est pas celui du théisme. L'athéisme étant incapable de réfuter l'existence de Dieu en discutant les arguments du théisme, il s'en va chercher un argument de... Jean-Paul Sartre (!) - qu'il n'a aucun mal à contredire (et pour cause...) - pour se donner l'illusion d'une victoire contre le théisme. Comme on dit en langage moderne : LOL

 

Personne n'a jamais dit que "tout", absolument "tout" a une cause. Ce que le théisme affirme - avec les philosophes de l'école réaliste - c'est que tout ce qui existe en ce monde a une cause. Dès lors se pose la question de savoir si notre Univers peut être l'Être incréé que notre intelligence discerne.

 

L'évidence première, ce n'est pas que "tout", absolument "tout" a une cause. L'évidence première, c'est qu'il existe un Être incréé. Nécessairement. Car l'être ne peut provenir du néant. Il faut donc postuler - c'est une exigence rationnelle incontournable - qu'il existe nécessairement un Être éternel, qui n'a pas eu besoin de commencer d'exister pour être ; qui est de toute éternité ; un Être incréé, donc ; un Être sans cause.

 

Si tout dans l'Univers a une cause - ce que tout un chacun observe ; si l'Univers lui-même a une cause - ce que son commencement, il y a 13,7 milliards d'années, suggère : il ne peut pas être incréé. Puisqu'il ne peut pas venir du néant, c'est qu'il vient nécessairement de l'Être incréé et sans cause que notre intelligence perçoit comme une évidence première - et dont elle peut affirmer désormais qu'il est "Créateur".

 

Cf. "Et Dieu? Qui l'a créé?" - blog Totus Tuus

 

"Si l'on admet qu'il peut exister quelque chose sans cause, alors il est plus simple rationnellement (rasoir d'Occam) de s'en tenir à l'univers lui-même". Si nous nous en tenions là, nous aboutirions à un être auto-créateur, se donnant progressivement PLUS qu'il n'avait au départ. Ce serait un être extrêmement puissant (puisque capable de faire surgir du néant une multitude d'êtres nouveaux, qui ne préexistaient pas), intelligent (car le cosmos est régi par un ordre admirable, mathématique) et vivant (puisque capable de donner la vie aux plantes, aux animaux et aux hommes). Bref, on aboutirait à un résultat vraiment "bizarre" : une espèce d'Animal Divin doté de pouvoirs extraordinaires, magiques et occultes (puisqu'invisibles aux yeux du savant et inaccessibles à nos instruments de calcul et de mesure). On aurait certes réglé son compte au Dieu du théisme, mais on se retrouverait avec, sur les bras, une Nature pourvue de tous les attributs que les théologiens reconnaissent à Dieu (l'éternité, l'infinité, l'aséité, la puissance créatrice, l'intelligence souveraine...), l'auto-génération et l'auto-évolution en sus! Il me paraît plus simple et plus rationnel - moins "bizarre" en tous les cas, et plus respectueux de l'observation des sciences - de considérer que l'Univers n'est pas divin, et qu'il provient d'un autre Être qui lui, est l'Être incréé que l'intelligence humaine connaît - celui que nous nommons communément Dieu... mais que nous pouvons choisir d'appeler autrement si le mot nous gène (peu importe).

 

"Rien, scientifiquement, n'interdit de penser l'univers comme une grande respiration, alternant expansion et contraction" : Ben si. Aucun mouvement de "contraction" n'a jamais été observé dans l'univers. "Ou bien l'univers peut n'être qu'une vague d'existence parmi des milliers d'autres dans un océan originel incréé". Mais ce n'est pas parce que notre univers serait un parmi des milliers d'autres qu'il serait nécessairement incréé... "Ou encore l'univers est bien le fruit de quelque démiurge, mais ce dernier est mort avec sa création. Ou encore, il existe bien un Dieu au sens monothéiste, mais il est foncièrement mauvais et l'univers qu'il a créé avec lui." Mais si une analyse scientifique - basée sur les faits - conduit le philosophe à penser que Dieu s'est révélé à Israël, on pourra alors se mettre à étudier le contenu de cette révélation. Et l'on découvrira que ces deux dernières propositions sont fausses, du point de vue de cette révélation. Rien scientifiquement ne permet en tout cas de les considérer comme possiblement vraies - s'agissant là de pures spéculations ne reposant sur aucune donnée objective. "Nous ne savons ce qui est rationnel et ce qui est irrationnel qu'à partir de l'expérience, et non pas a priori, ou avant toute expérience." (Claude Tresmontant)

 

"De nombreuses choses sont imaginables et, n'en déplaise à Tresmontant, rationnellement tenables." Imaginables, oui. Rationnellement tenables, non. Il ne suffit pas d'affirmer. Il faut démontrer.

 

Cf. "La pertinence rationnelle de la croyance en Dieu (et l'irrationalité des croyances alternatives)" - blog Totus Tuus. 

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13 juillet 2013 6 13 /07 /juillet /2013 11:58

Arnaud Dumouch, professeur de religion et de théologie catholique en Belgique, nous introduit, dans une admirable série de clips, à la philosophie réaliste héritée d'Aristote et de Saint Thomas d'Aquin - tradition dans laquelle notre cher Professeur, Claude Tresmontant, s'inscrit résolument. Il nous livre ainsi les clefs pour comprendre les rouages de la pensée de Claude Tresmontant.

 

Dans cette dixième vidéo, Arnaud Dumouch nous montre comment les diverses disciplines philosophiques se structurent par la recherche de la cause unificatice des phénomènes multiples observés, en laquelle réside un principe d'intelligibilité nous donnant accès à une connaissance plus profonde de la réalité. 

 

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 08:54

La métaphysique peut-elle nous donner accès à une connaissance authentique du réel, au-delà de ce que les sciences positives peuvent nous enseigner? Cette connaissance peut-elle être certaine? Peut-elle revendiquer, elle aussi, l'appellation de "science"? Ou bien n'est-elle que pure spéculation, une suite d'affirmations arbitraires et de raisonnements en l'air, sans autre intérêt que de faire ébullir nos petites cellules grises?

 

C'est la grande question à laquelle le philosophe allemand Emmanuel Kant a tenté d'apporter une réponse définitive. Pour ce faire, Kant s'est proposé d'analyser la raison humaine avant toute considération métaphysique. Quoi de plus normal, me direz-vous : avant de procéder à la première réflexion métaphysique - qui concerne la question (la plus fondamentale entre toutes) de l'Absolu [1] -, il faut vérifier au préalable la qualité de l'instrument que l'on utilise, en apprécier la valeur. A quoi bon se lancer dans de grandes démonstrations éloquantes s'il s'avère que les moyens employés sont... défectueux? Kant ambitionne donc d'ausculter, avec le regard critique du philosophe, la raison humaine antérieurement à toute connaissance sensible et expérimentale - ce qu'il appelle la "raison pure" - pour voir s'il est possible à cette dernière de connaître quoique ce soit par elle-même. Il prend soin surtout de considérer la raison humaine en amont de toute affirmation métaphysique préalable sur son statut ontologique.

 

Mais il place alors la raison humaine dans une situation impossible! Car de deux choses l'une. Ou bien la raison est incréée (disons : une étincelle de l'Absolu incréé) - ou bien elle est créée (par un Absolu qu'elle n'est pas elle-même). Il n'y a pas de moyen terme. Une théorie de la connaissance est tout à fait envisageable dans l'hypothèse d'une Création, comme dans celle, alternative, d'une Nature incréée. Mais si l'on appréhende la raison humaine dans un cadre théorique où elle n'est supposée ni créée ni incréée, on aboutit à un résultat dont rien ne dit qu'il soit conforme à la réalité (puisque l'hypothèse de départ est irréelle) [2]. La critique de la Raison pure de Kant n'est donc pas au-dessus de toute... critique.

 

Kant affirme que la raison humaine ne peut rien connaître en dehors de ce qui est vérifiable expérimentalement ; que toute extrapolation métaphysique est illégitime puisqu'après analyse, on voit bien que la raison ne peut rien connaître d'autre que ce qu'elle perçoit directement, par l'expérience et le calcul, de la réalité physique extérieure qui est l'objet unique de son savoir, de sa science [3]. La métaphysique, pour Kant, est donc impossible. Il est impossible pour l'homme de transcender l'expérience sensible et de parvenir à quelque certitude sur une prétendue réalité se situant au-delà de la physique. Il lui est impossible en particulier de dire s'il existe ou non un Absolu qui fonde l'être des choses que nous percevons par nos sens et mesurons par nos instruments de calcul. La question de l'Absolu est donc une fausse question - une question qui ne se pose pas ou, à tout le moins, une question insoluble [4].

 

En déracinant le sujet humain de l'Absolu - mettant volontairement de côté la question métaphysique de savoir si l'Absolu existe et, s'il existe, de savoir si c'est le sujet humain qui est l'Absolu incréé (ou son émanation) ou si c'est un Autre - Kant observe que l'intelligence humaine est incapable de transcender le donné expérimental et, par suite, de justifier une quelconque activité métaphysique. Mais comment pourrait-il en être autrement? Si j'osais une analogie, je dirais : Kant place l'homme dans un trou théorique de 10 mètres, et il constate qu'il ne peut en sortir. La question serait de savoir si le trou réel fait 10 mètres. Pour le savoir, il faudrait tenter d'en sortir. Peut-être le découvririons-nous alors moins profond que nous ne le pensions et suspectible d'être gravi - fût-ce laborieusement. Mais Kant nous réplique : si vous tentez de sortir du trou, c'est que vous le présupposez moins profond que 10 mètres... Kant nous replace donc dans son trou théorique de 10 mètres et proclame, victorieux : "Il est maintenant démontré que l'homme ne peut sortir du trou et qu'il ne peut rien connaître que le trou"...

 

Autrement dit : la réfutation de la métaphysique par Emmanuel Kant repose elle-même sur un présupposé non remis en question - mais que Tresmontant conteste : le présupposé que la raison soit intelligible en dehors de son statut ontologique d'être créé ou incréé. L'erreur fondamentale de Kant est de considérer la raison comme une chose, un organe que l'on dissèque, une machine dont on peut examiner les rouages et le fonctionnement en observant simplement sa structure, avant même de le voir fonctionner. Ce présupposé - d'autant plus pernicieux qu'il est inconscient - est, n'en déplaise au philosophe allemand, de nature... métaphysique, puisqu'il implique, au fond, que la raison humaine soit une fabrication... de l'homme - ce qui est évidemment faux. En affirmant sentencieusement que la raison humaine est incapable de quelque connaissance métaphysique, Kant s'érige de fait comme... le Créateur de la raison humaine! La conclusion se veut humble (l'homme ne peut rien connaître de certain en dehors de l'expérience et du calcul, il doit rester prudent en face de la réalité, et ne rien affirmer dogmatiquement qu'il ne puisse vérifier) - ; mais la prémisse qui y conduit est d'un orgueil démesuré : la prétention de connaître parfaitement la raison humaine - et de pouvoir tout en dire -, comme si nous en étions nous-mêmes les concepteurs.

 

"L'ouvrier connaît d'une manière radicale et exhaustive, a priori, l'objet, la machine qu'il a fabriquée, car il en a fait le plan, et il l'a construite à partir de ce plan. Mais l'homme n'est pas une machine fabriquée par l'homme. Aussi l'homme est-il pour l'homme lui-même mystère. Cela ne signifie pas que l'homme soit inconnaissable à l'homme, mais cela signifie que l'homme ne peut pas se connaître lui-même comme l'ouvrier ou l'artisan connaissent la machine qu'ils ont montée, pièce à pièce, et qu'ils sont capables de démonter, dont ils connaissent intégralement l'économie. L'homme ne connaît pas sa structure et son économie comme l'artisan connaît l'objet qu'il fabrique, a priori. L'homme ne peut se connaître lui-même, anatomiquement, physiologiquement, psychologiquement, intellectuellement, que comme un objet qu'il n'a pas fabriqué, comme un objet qu'il n'a pas créé. Et cela est vrai aussi du sujet transcendantal. L'homme peut le découvrir progressivement, comme il découvre la structure de son propre organisme, laborieusement, après des siècles de recherche toujours inachevée et indéquate. Mais il ne peut décrire a priori la structure du sujet transcendantal, parce que de ce sujet transcendantal il n'est pas l'artisan, et que l'on ne connaît a priori exhaustivement que ce que l'on fabrique.

 

"Ce que nous reprochons à Kant, c'est d'avoir traité de la raison humaine comme si celle-ci était une machine dont on puisse démonter les pièces une par une, et dont on puisse mesurer le pouvoir, et évaluer l'aptitude à s'appliquer au réel. La raison n'est rien de tel." [5]

 

(à suivre...)

 


[1] Cf. nos articles du 23 décembre 2012, La question fondamentale - absolument première, et du 15 janvier 2013, La question de l'existence de Dieu.

[2] Cf. notre article du 9 juin 2013, La critique kantienne de la métaphysique.

[3] étant précisé toutefois que pour Kant, l'intelligibilité n'est pas dans les choses, mais dans la seule intelligence qui regarde les choses. C'est l'intelligence qui rend les choses intelligibles, qui leur donne une forme intelligible, non les choses qui sont intelligibles en elles-mêmes. On ne connaît donc pas des choses en soi, mais seulement selon les éléments d'intelligibilité que l'intelligence y a déposé. Cf. nos articles du 27 novembre 2011, 3e présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée et du 26 décembre 2011, Réfutation du 3e présupposé de la méthode déductive

[4] Cf. nos articles du 3 février 2013, Ceux qui disent que le problème ne se pose pas, et du 10 mars, Ceux qui disent que le problème est insoluble.

[5] Claude Tresmontant, in Essai sur la Connaissance de Dieu, Les Editions du Cerf, 1959, pp. 44-45.

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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 00:00

La raison humaine est-elle capable de connaître avec certitude quelque chose de vrai au-delà de ce qui est empiriquement attestable, vérifiable, expérimentable? Est-elle capable de traiter rationnellement et avec succès la question de l'existence de Dieu - dont nous avons vu qu'elle est la première question fondamentale qui se pose à l'intelligence humaine réfléchissant sur le monde? [1] Ou dit autrement : une connaissance métaphysique est-elle possible? Relève-t-elle en droit du croire ou du savoir? Peut-on dire de la métaphysique qu'elle est une science?

 

Il est un auteur important qui a contesté le pouvoir de la raison humaine d'atteindre à quelque vérité métaphysique : c'est le philosophe allemand Emmanuel Kant. Dans sa Critique de la Raison Pure, le professeur de Koenigsberg s'assigne pour fin de décrire la structure transcendentale de la raison humaine, de l'entendement et de la sensibilité. Au terme d'un examen minutieux et approfondi, il en vient à conclure que la raison humaine ne peut rien affirmer de certain en dehors de l'expérience ; qu'elle ne peut déployer ses potentialités que dans le cadre d'une démarche empirique ; qu'elle est incapable de transcender l'ordre de la connaissance sensible.

 

A l'appui de sa thèse, Kant avance ce qu'il lui semble être une preuve : l'absence de consentement unanime entre les philosophes. Là où les sciences expérimentales et les mathématiques ont réussi de manière éclatante, la métaphysique a visiblement échoué puisqu'elle s'avère incapable de rien démontrer de manière absolument convaincante ; elle se révèle impuissante à imposer une quelconque vérité aux grands penseurs de l'humanité. Elle n'a aucun caractère contraignant, et cela tient au fait qu'elle ne met au jour aucune certitude ; elle n'est donc pas une science - loin s'en faut -  et elle ne peut prétendre au statut de connaissance. La métaphysique est le lieu de la libre expression d'opinions divergentes et contradictoires - mais elle ne présente aucun intérêt pour le chercheur de vérité.

 

"C'est se décourager d'une manière prématurée, répond Claude Tresmontant, et c'est condamner bien rapidement un effort tâtonnant, maladroit, mais qui n'a pas été sans fruit." Il faudrait, pour s'en convaincre dresser "le bilan de deux ou trois millénaires de réflexion métaphysique" [2]. Vaste travail que le philosophe allemand n'a pas jugé bon d'entreprendre, et dont une admirable synthèse a été effectuée par Claude Tresmontant dans son maître ouvrage Les Métaphysiques Principales [3].

 

Mais comment Kant parvient-il à cette conclusion - qu'une métaphysique "scientifique" est impossible? Quel cheminement sa pensée suit-elle pour parvenir à cette affirmation - lourde de conséquences (puisque réduisant considérablement le champ de notre connaissance)? A partir de quel point de départ fait-il découler sa réflexion sur la raison humaine (sa structure, son fonctionnement, ses limites), sa critique du pouvoir de la pensée humaine?

 

Pour examiner si la pensée humaine est capable de transcender l'ordre matériel de la réalité pour parvenir à découvrir des vérités sur l'être des choses et des phénomènes observés au-delà de ce qui est visible, calculable et expérimentable, Kant place le sujet connaissant en amont de toute considération métaphysique. Il met de côté notamment la grande question - la question primordiale, fondamentale - de l'existence de Dieu pour pratiquer le doute méthodique et voir s'il est possible de sortir d'un tel doute par les capacités naturelles de la raison humaine. Cette suspension des questions métaphysiques (et de leur traitement) est un préalable indispensable, pense-t-il, pour examiner a priori si une métaphysique "scientifique" est possible. Pour répondre à la question de la scientificité de la métaphysique, Kant croit nécessaire de s'abstraire de tout préjugé métaphysique pour regarder, à partir de cette situation extra-métaphysique, si le sujet connaissant est capable ou non d'atteindre des vérités transcendant l'expérience. Kant se livre alors à l'analyse transcendantale de la structure du sujet connaissant pour constater in fine que celui-ci est incapable de rien connaître de vrai et certain au-delà de ce que la science nous enseigne.

 

La méthode kantienne souffre toutefois d'une grave déficience, justement soulevée par Tresmontant : "La mise entre parenthèses des affirmations métaphysiques repose sur certaines hypothèses (...) qu'il faut élucider. OU BIEN nous vivons dans l'Absolu, nous y sommes, nous nous y mouvons et nous y pensons, OU BIEN non. Mais il n'y a pas de moyen terme. (...) Il est impossible de traiter le problème de la connaissance sans se placer dans l'une ou l'autre hypothèse, en feignant de ne se placer dans aucune des deux. OU BIEN l'âme est incréée, OU BIEN elle est créée. OU BIEN l'esprit humain est créé, OU BIEN il est incréé. Le problème de la connaissance se pose de deux manières différentes selon que l'on se place dans l'une ou l'autre hypothèse. Et il est impossible d'éviter l'alternative. On ne peut étudier la structure et évacuer le pouvoir de la raison humaine sans poser la question de son origine radicale." [4]

 

En se plaçant au commencement dans une situation théorique dépourvue de sens (parce que la recherche du sens est encore une question métaphysique), il ne faut pas s'étonner d'aboutir à la fin à une conclusion insensée.

 

(à suivre)

 


[1] Cf. nos articles du 23 décembre 2012, La question fondamentale - absolument première, et du 15 janvier 2013, La question de l'existence de Dieu.

[2] Claude Tresmontant, in Essai sur la Connaissance de Dieu, Les Editions du Cerf, 1959, pp. 39.

[3] Claude Tresmontant, Les Métaphysiques principales, OEIL 1995.

[4] Claude Tresmontant, in Essai sur la Connaissance de Dieu, Les Editions du Cerf, 1959, pp. 41-42.

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