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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 10:06

Pour Kant et ses disciples nominalistes, la réalité objective ne contient aucune information en elle-même susceptible d'être connue par notre intelligence. Au contraire : c'est notre intelligence qui met dans la matière - qu'elle appréhende par les sens - son contenu intelligible. La matière en elle-même est brute ; elle n'est pas informée. Ce qui lui donne sens et forme, c'est l'activité de notre esprit réfléchissant sur elle. Dès lors, il ne peut y avoir de connaissance métaphysique qu'a priori - puisque la connaissance ultime de toute chose se trouve dans l'esprit de l'homme qui pense : elle ne peut être abstraite de l'expérience sensible [1].

 

Tresmontant, en des pages admirables, démontre toute la fausseté de ce présupposé, en établissant magistralement que "la nature est intelligible en elle-même, bien avant que le professeur Kant ne légifère sur elle" [2].

 

"Nous constatons que dans l'Univers et dans la Nature, tout est informé. En cette fin du XXe siècle, nous voyons plus clairement que jamais que tout dans l'Univers est lumière et information. Un atome est une composition. C'est donc de l'information. Une molécule est une composition. C'est de l'information encore plus complexe. Un message génétique, c'est de l'information. Chaque groupe zoologique nouveau qui apparaît dans l'histoire de la Nature, c'est un nouveau message génétique qui est communiqué. C'est de l'information nouvelle qui ne préexistait pas antérieurement." [3]

 

Or, qui dit "information" dit "pensée". Car l'"information" n'est rien d'autre que de la "pensée". Il est donc bien une "pensée" qui habite la matière, et qui n'est pas le fruit de notre propre "pensée". Cela est particulièrement manifeste dans le monde des vivants : "Un être vivant est construit, constitué, par un message génétique initial, qui peut se lire, qui peut se déchiffrer comme une partition de musique, si on connaît l'alphabet. Un être vivant est une pensée. Cette pensée est écrite physiquement sur ou dans une molécule géante [en l'occurrence : l'ADN] qui est rédigée selon les normes d'un certain système linguistique" [4]. Cette pensée pré-existe absolument à celle du philosophe - et ne peut donc en dépendre : "Le premier message génétique qui a constitué le premier vivant est apparu il y a 3 ou 4 milliards d'année" [5].

 

Pour appuyer son propos, Claude Tresmontant évoque l'exemple du lion, que le savant étudie. Que fait le savant, pour connaître le Lion? "Il va dans la brousse, là où il y a des lions. Il étudie leur anatomie, leur physiologie, leur biochimie spécifique, leur psychologie, leur sociologie, etc. Il étudie, s'il le peut, les programmations qui commandent aux comportements sociaux et politiques des lions : les amours, les chasses, la défense du territoire, la hiérarchie, les rites de domination et de soumission, etc. Ainsi le naturaliste, le zoologiste, se fait une idée du Lion." [6] Cette idée ne sera pas bien entendu la substance de tel lion singulier, mais un concept général de lion qu'il tirera de l'observation de tous les lions singuliers et concrets qu'il aura rencontrés : "L'information que le zoologiste reçoit dans son esprit lorsqu'il étudie les espèces vivantes, c'est (...) l'idée générale de telle ou telle espèce animale, idée générale qu'Aristote appelait ousia seconde, l'essence d'un être." [7] Bref, le savant va dégager de son observation des lions ce que Claude Bernard appelait l'idée directrice du lion, "c'est-à-dire la pensée qui a présidé à sa construction" - et qui ne vient pas de l'homme -, "le message génétique qui est inscrit dans le patrimoine génétique du lion" [8].

 

Cette connaissance sera certes parcellaire et imparfaite. Mais elle s'enrichira à mesure que la science progressera. "Il y a un siècle, on connaissait l'anatomie des lions et leur physiologie, mais on ne connaissait pas encore les particularités de leur biochimie, qui est originale (...). Donc, au fur et à mesure de nos découvertes, notre idée du Lion va s'enrichir. Tout est tiré de l'expérience, de l'étude des lions singuliers. Notre connaissance du lion n'est pas a priori (...). Elle est toute entière expérimentale, tirée ou extraite de l'expérience concrète. L'idée du Lion que nous avons dégagée d'une manière progressive et incomplète de l'étude des lions particuliers que nous avons pu étudier, c'est en somme ce qui est écrit physiquement dans le message génétique inscrit sur ou dans la molécule géante que le lion communique à sa chérie la lionne, lorsqu'ils s'unissent physiquement. Cette union est communication d'information. Tout ce que le zoologiste a dégagé péniblement et d'une manière incomplète de l'étude expérimentale des lions concrets et singuliers, tout cela est inscrit sur cette molécule géante qui se trouve contenue dans la tête du spermatozoïde du lion, et dans le noyau de l'ovule de la lionne. Si nous avions su, si nous savions déchiffrer ce qui est écrit sur ou dans cette molécule géante qui se trouve pelotonnée dans le noyau du spermatozoïde du lion ou dans l'ovule de la lionne, nous aurions une idée complète du lion, non pas a priori évidemment, mais par la simple lecture, par le déchiffrement du contenu du message génétique du lion et de la lionne. Nous saurions quelle est l'idée directrice du lion, pour reprendre l'expression de Claude Bernard. De même que certains musiciens savent déchiffrer une partition musicale et l'entendre chanter en eux-mêmes sans orchestre, avant l'orchestration." [9]

 

Tresmontant conclut alors : "Nous avons une idée du lion parce que nous tirons de la réalité objective, à savoir des lions existants et concrets, l'idée du lion qui s'y trouve : le message génétique du lion, qui constitue le lion vivant et existant et rugissant. C'est parce que la nature est informée bien avant que nous la connaissions, que nous pouvons en tirer les messages qui la constituent. C'est parce que le lion existant, vivant et rugissant est un être vivant et informé, que nous pouvons à partir de l'expérience et par l'étude et l'analyse dégager l'idée directrice et constituante du lion, qui de fait est inscrite physiquement dans les messages génétiques du lion et de la lionne. - C'est parce que la réalité est en elle-même informée et donc intelligible, que nous pouvons parvenir à la penser.  Nous assimilons l'information intelligible qui se trouve dans la nature bien avant que nous ne la découvrions." [10] 

 


[1] Cf. Notre article du 27 novembre 2011, 3e présupposé de la méthode déductive : La nature n'est pas informée.

[2] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, François-Xavier de Guilbert 1995, p. 282.

[3] Ibid., p. 287

[4] Ibid., p. 288

[5] Ibid., p. 290

[6] Ibid., p. 288

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 157.

[8] Ibid., p. 156

[9] Claude Tresmontant, in Les Métaphysiques principales, op. cit., p. 289.

[10] Ibid., pp. 289-290

[11] Ibid., p. 282

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Published by Matthieu BOUCART - dans Méthode déductive
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