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16 octobre 2011 7 16 /10 /octobre /2011 11:48

 

L’idée selon laquelle 'le monde objectif n'existe pas en dehors de la conscience qui en détermine les propriétés' [1] se heurte à notre expérience la plus immédiate, ainsi qu’aux découvertes des sciences positives – qui attestent que l’univers recèle en lui-même des richesses que nous ne soupçonnions pas, et que nous ne pouvions pas découvrir par nous-même. Chaque jour nous révèle l’inévidence de l’univers, son inadéquation avec nos pensées spontanées et nos idées premières. C'est lui, l'univers, qui informe notre pensée et la guide, la forme, bien plutôt que l'inverse. 

 

"Le philosophe, dans les temps modernes, a trop souvent oublié que ce n’est pas lui qui a créé le monde, comme si la connaissance était une production, un mouvement qui va du philosophe au monde. Le savant ne partage pas ce préjugé idéaliste : il sait que toute connaissance vient de l’expérience, que la connaissance part de l’expérience. L’expérience est vraiment nourriture pour l’esprit". [2]

 

Ce n’est pas nous qui produisons l’univers – car l’univers existait avant nous, et il continuera d’exister après nous. Le monde n’est pas notre représentation. Le monde, il est, indépendamment de notre représentation – et nous nous le représentons tel qu’il est, objectivement parlant. Encore faut-il le connaître tel qu’il est réellement pour que notre représentation soit juste – encore faut-il chercher en lui la nourriture dont notre intelligence a besoin pour se développer et accroître sa connaissance. Car c’est lui, l'univers, qui façonne notre raison – et non l’inverse. "Est-il vrai qu’il y ait eu constitution a priori de la raison, indépendamment de l’expérience ? N’est-ce pas plutôt la réalité objective qui impose à l’homme connaissant ces principes de la raison qui sont en fait les principes de l’être ?" [3]

 

"La question est de savoir si l’on peut faire la critique de la raison antérieurement à l’exercice effectif de cette raison, c’est-à-dire en traitant la raison comme un organe dont on fait l’anatomie indépendamment de son action et de son opération. En fait, une critique de la raison, comme on l’a souvent remarqué, doit bien plutôt être une réflexion sur l’exercice de l’intelligence en train d’opérer et de connaître. Car l’intelligence est l’acte même de saisir, de connaître, de comprendre ce qui est. Elle n’est pas une chose qu’on peut analyser, dont on puisse faire l’autopsie, indépendamment de cet acte. L’acte d’intelligence est une relation vivante. On ne peut pas étudier l’intelligence comme si elle était un organe, et en coupant entre le sujet connaissant et l’objet connu ce que précisément il ne fallait pas couper : la relation même, qui est la connaissance." [4]

 

La prétention du philosophe idéaliste échoue par ailleurs dans sa tentative de produire une Pensée universelle, valable pour tous - ce à quoi on devrait normalement s'attendre si la pensée du philosophe était véritablement une "étincelle" de l'Esprit divin Universel [5]. On observe en effet dans l’histoire de la pensée, une multitude de doctrines et de systèmes philosophiques qui se contredisent les uns les autres, et dont aucun ne peut être dit universel. Le sentiment que cette diversité inspire est que l’homme est incapable d’atteindre la vérité ; que la vérité est inaccessible à l’homme. L’idéalisme (qui est pourtant "croyant" en un sens, puisqu’il professe l’existence de l'Être absolu qui est Esprit, et que d’aucuns appellent Dieu [6]) engendre le scepticisme, et in fine l’athéisme… [7]

 

La vérité est inaccessible à l’homme, en effet,… si l’on adopte la méthode déductive de raisonnement métaphysique. Car chaque philosophe proposera SA pensée subjective, SA vérité, et se heurtera… à LA pensée subjective et à LA vérité de tel autre philosophe. "Si l’on adopte cette conception [idéaliste] de la philosophie, il ne faudra pas s’étonner qu’il y ait diversité infinie de systèmes philosophiques, qui exprimeront chacun la psychologie de son auteur (…). Cela est vrai (…) de plusieurs parmi les grands systèmes de la philosophie : ce sont des psychologies transposées en métaphysiques." [8]

 

Il faut donc revoir la méthode de raisonnement métaphysique et se demander s’il n’existe pas une autre manière de penser que selon la méthode déductive. Selon Kant, il n’y en a pas. Claude Tresmontant passera sa vie à démontrer le contraire, à savoir : l’existence d’une autre méthode de raisonnement, plus objective, plus scientifique, qui se donne pour point de départ non la pensée du philosophe, mais l’observation du donné objectif et l'expérience. Si l’on a affaire à "des philosophies constituées a priori, indépendamment de l’expérience, ou même à l’encontre de l’expérience, il faut pas s’étonner qu’elles ne parviennent plus à se mettre d’accord entre elles. Autant de philosophes, autant de philosophies. Chacun peut reconstruire le monde à sa façon, dans l’imaginaire. Mais si l’on (…) part de l’expérience, si l’on admet, comme en science, que l’expérience est le donné d’où l’on part et le critère de la vérité, le philosophe ne pourra plus dire n’importe quoi. Et entre les philosophes multiples, un accord sera possible." [9] La raison humaine pourra croire de nouveau en ses capacités d’atteindre la vérité.

 


[1] On trouve l'expression de cette étonnante profession de foi kantienne sous la plume des frères Bogdanov, in Dieu et la science, Grasset 1991, p. 17 - le verbe "être" étant néanmoins remplacé en cette page par le verbe "sembler".

[2] Cf. Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 46.

[3] Ibid., p. 59-60.

[4] Ibid., p. 62.

[5] Cf. notre article du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive : "le monde est ma représentation"

[6] tel Spinoza.

[7] Si je ne puis connaître la vérité objective, comme savoir si Dieu existe? Et s'il n'est de vérité que subjective - si je suis moi-même producteur de vérité (comme je le suis de ma représentation du monde) -, alors je peux décider moi-même que Dieu n'existe pas... Cela me fait irrésistiblement songer à la fameuse formule de Maxime Gorki : "Si tu crois en Dieu, il existe ; si tu n'y crois pas, il n'existe pas."

[8] Ibid., p. 65.

[9] Ibid., p. 66-67.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Méthode déductive
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