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1 octobre 2012 1 01 /10 /octobre /2012 00:00

Les Origines de la Philosophie chrétienneEffacé dans la gigantesque production de Tresmontant, Les origines de la philosophie chrétienne (qui a reçu l’Imprimatur) constitue pourtant une élégante introduction à son projet de présenter, de la façon la plus claire possible, une anthropologie génétique.

 

Il faut bien comprendre que l’anthropologie chrétienne est tout sauf statique ; elle est un appel à une métamorphose alors que le propre du paganisme est de proposer une pensée du statique, acquise à la durée du monde présente. Ironie de l’histoire, on doit les premiers débuts de la génétique (du grec γ ε ν ν η τ ι κ ο ́ ς, « propre à la génération ») aux travaux du moine Gregor Mendel.

 

Le titre témoigne d’une exigence rationaliste intégrale qui va de l’alpha à l’omega : des origines à la finalité de la création.

 

La « sagesse du monde » : la « gnose »

 

Tresmontant insiste sur la nouveauté radicale de la pensée chrétienne, surtout quand il la compare aux philosophies tentantes qui continuent de se réclamer du bon sens :

 

« Il faut le dire hautement : les philosophies de Platon, de Plotin, comme celles de Spinoza, de Fichte, de Hegel, de Schelling, et finalement de Marx, sont loin d'être délivrées du contenu mythologique hérité, par-delà la philosophie grecque archaïque, des religions helléniques antiques.

 

« Les mythes de la divinité de l'âme, de la pré-existence de l'âme, de la chute de l'âme, la divinisation des astres, le mythe de l'éternel retour, les mythes théogoniques qui informent la philosophie de la religion chez Hegel, les thèses métaphysiques qui confèrent au monde les prédicats de l'absolu - aséité, infinité, éternité, suffisance ontologique, etc - et qui reviennent à diviniser le cosmos, tout comme Héraclite et Aristote le faisaient, tout ce matériel pré-rationnel, et en fait irrationnel, hante les philosophies jusqu'aujourd'hui. Nos libres penseurs sont moins libres qu'ils ne le pensent, et encore trop religieux, quoique dévots de religions qui fleurissent bien des siècles avant notre ère. La philosophie moderne actuelle est encore tributaire des religions égyptiennes, assyro-babyloniennes, helléniques, et même indiennes, qui régnèrent avant le christianisme. »(p. 13)

 

Comme la plupart ont oublié ce qu’est la gnose, ils sont gnostiques à leur dépend au point qu’on peut s’amuser à détricoter le gnosticisme de l’a-gnostique. Dans son monumental ouvrage, Gnosis und spätantiker Geist, Hans Jonas (que Tresmontant recommandait) écrit :

 

« Le concept divin des gnostiques est avant tout beaucoup plus nihiliste que celui de l’univers : Dieu… le néant de l’univers. » (1ère partie, Göttingen, 1934 p.149/151)

 

L’échappée des gnostiques réside en leurs mystères. La connaissance n’est jamais pleinement offerte ; elle exige une initiation. Très vite, les Pères ont vu combien le gnostique s’auto-divinise, se croyant consubstantiel à la divinité ; l’aporie pour celui qui voit son âme comme l'égale de Dieu se fait jour dans cette question toute simple que les Pères de l’Eglise n’ont pas manqué de présenter à leurs adversaires : pourquoi cette âme, parcelle divine, aurait-elle oublié son périple ? (p. 70)

 

La réponse se retourne contre elle-même : aux yeux des gnostiques, il faut se retirer du monde pour le comprendre. Une étape initiatique en délivrerait le secret. Dans leur métaphysique, le monde commence par une tragédie et il s’agit de retourner à l’état d’avant la tragédie première.

 

De leur côté, les prophètes bibliques se situent à l’opposé d’une telle attitude métaphysique : ils disent la parole, la crient s’il le faut. Ils ne la réservent pas à une élite. D’autre part, « les prophètes ne sont pas des porte-plumes de Dieu. Ce sont des coopérateurs que Dieu s'est suscités, qu'il a créés. » (p. 18)

 

Dans Les gnoses dualistes d’Occident, l’historien des religions Couliano observe que le geste gnostique par excellence se traduit par un « génie du camouflage scripturaire » et il s’en explique par le biais des travaux de Voegelin, lesquels précisent combien l’œuvre de Calvin « peut être considérée comme le premier Koran gnostique » (rappelons que, par Koran, Voegelin entend un résumé qui rend caduc le recours à toute connaissance antérieure, la Tradition par exemple). « Calvin achève une rupture totale à l’intérieur de la tradition intellectuelle occidentale. D’autres ruptures, d’autres Korans : l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’œuvre d’Auguste Comte, celle de Marx et « la littérature patristique du Léninisme-Stalinisme » (New Science of politics, Voegelin). Le caractère koranique de tous ces ouvrages implique l’exclusion active de tout ce qu’ils se proposent de remplacer. La Réforme déjà ne fonctionne pas selon la règle de l’argument et de la persuasion ; sa vérité est immuable et indiscutable : c’est une société totalitaire (ib., 142). Le totalitarisme est, en effet, l’accomplissement de la quête gnostique d’une théologie civile. » (Nihilisme moderne et gnosticisme in Les gnoses dualistes d’Occident, p.307)

 

Le refus d’accueillir l’humanité dans sa plénitude pour la remplacer par une Sola Scriptura fait contraste avec cette Bible, livre composite «  dans l'humanité, mais qui vient de Dieu, selon les méthodes de l'Incarnation, qui ne détruisent pas la nature, mais au contraire la guérissent, et les surélèvent, afin de l'achever. » (p. 18)

 

En cela, « L'effort de la pensée chrétienne, dans les premiers siècles, se caractérise avant tout comme un effort de rationalisation et de démythologisation. »(p.110) en ayant conscience des tâtonnements de l’humanité dans sa croissance, son histoire toujours accompagnée de l’immanence de Dieu, comme l’atteste le Christ : « Mon père jusqu'à présent est à l'oeuvre, et moi aussi je suis à l'œuvre. »

 

La création de Dieu s’établit par étapes. « Certes, Dieu, quant à lui, pouvait créer l'homme achevé dès le commencement, car tout lui est possible. Mais la création de l'homme comporte des conditions métaphysiques qui ne sont pas quelconques. La mère pourrait donner à son nourrisson des nourritures pour adulte. Mais le nourrisson n'est pas capable de les recevoir. » (p. 104)

 

Ainsi, l’homme est un animal inachevé, appelé à ratifier le don de la vie surnaturelle, en coopérant à la grâce sanctifiante, laquelle est la première opération dans ce processus de divinisation, ce qui suppose la reconnaissance du péché originel dont nous allons consacrer un document spécial.

 

 

Introduction (p.7)

 Chapitre premier : Les racines bibliques de la métaphysique chrétienne (p.20)

 Chapitre II : La métaphysique de la création dans les premiers siècles de l’ère chrétienne (p.33)

 1 – L’affirmation de la création, 36. – 2 – Création et fabrication. L’idée de matière, 40. – 3 – L’Absolu est unique et il est créateur, 49. – 4 – La liberté du Créateur. La Création est un don, 52. – 5 – Création et génération, 54. – 6 – Création et commencement, 58.

 Chapitre III : L’anthropologie chrétienne (p.67)

 1 – Critique de l’anthropologie platonicienne, 67. – 2 – Le mythe origéniste, 72. – 3 – La critique du mythe origéniste, 77. – 4 – La polémique anti-manichéenne, 87 – 5 – La destinée surnaturelle de l’homme, 97.

 Conclusions (p. 109)

 Index (p.115) 

 

 

 

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Published by Jérémy MARIE - dans Bibliographie
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commentaires

Kekeliadzodo 10/04/2017 02:14

Interessant

Jérémy Marie 02/10/2012 10:30


Les travaux de Jean-Pierre Dupuy sont peut-être bien mieux éclairants à ce sujet, avec sa thématique du "catastrophisme éclairé".

Kaewa Koyangi 01/10/2012 23:51

Hans Jonas a depuis fort mal tourné, étant l'inventeur du prétendu "Principe de précaution", à la fois anti-logique et anti-expérimental, c'est-à-dire la Totale en fait de pseudo-pensée
antiscientifique.

Jérémy Marie 01/10/2012 13:40


Si j'emporte l'adhésion de Brunor avec moi, je peux dormir tranquille ! Merci pour ton mot ; oui, tu as bien remarqué : j'ai voulu rajouter Couliano qui permet de compléter ce que Tresmontant
remarque comme "invariants" ; je remarque, à mesure que je découvre la "religion gnostique" comme l'interprétait Hans Jonas, combien notre époque est pétrie de gnoses en tout genre, du  new
age, en passant par la fascination pour le catharisme... Cela me peine et c'est pourquoi il est un devoir, à mes yeux, de présenter les doctrines "en présence", afin de savoir ce qu'il en
retourne pour chacun. Prochaine critique : "les idées maîtresses de la métaphysique chrétienne" et j'essaierai d'adopter la même méthode pour éviter les commentaires de Claude, ce qui serait
contraire à son projet de départ comme tu le dis bien. A très bientôt et merci - ton soutien m'invite à continuer avec plus d'énergie.Amitiés, Jérémy.

brunor 01/10/2012 12:32


Merci Jérémy pour cette nouvelle analyse excellente.


Et en particulier pour l'apport de Couliano qui enrichit et l'analyse et l'information venant de l'ouvrage ! C'est le type même d'enrichissement d'information qui fait jubiler Claude, là où il
est. Un processus qui fait toujours intervenir de l'intelligence !
Encore merci. Grâce à toi, j'ai lu certaines rubriques du cahier Disputatio sur le péché originel : Excellent sur Claude Tresmontant !
Amicalement .Brunor

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