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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 11:50

La philosophie moderne s'inscrit dans la tradition de Platon, et surtout : de Descartes et de Kant [1] - pour lesquels elle nourrit une dévotion quasi-religieuse. Elle exalte ainsi la méthode déductive de raisonnement - méthode a priori qui consiste à partir du sujet connaissant [2] -, et rejette absolument tout contact avec les sciences positives.

 

"C'est un dogme dans l'Université, en France, que la pensée philosophique, l'analyse philosophique, ne doivent pas partir de l'expérience scientifiquement connue. Non, il ne doit et il ne peut y avoir aucun rapport entre la philosophie et les sciences de la nature. La philosophie et les sciences de la nature suivent des routes divergentes. Elles ne se rencontrent jamais. Elles s'ignorent mutuellement. Elles n'ont aucun rapport, aucune relation, les unes avec les autres. Elles font bande à part." [3]

 

Autrement dit : à chacun son domaine - sa spécialité. "Il n'est de bon voisinage que de bonne clôture" dit un dicton populaire...

 

Il ne viendrait à l'esprit d'aucun de nos penseurs modernes d'engager une quelconque réflexion sur les découvertes scientifiques de ces 100 dernières années, que ce soit dans le domaine de la physique, de la cosmologie, de la biologie, de la biochimie... Ces choses-là ne les intéressent tout simplement pas - ne les concernent pas. "Ils font de la philosophie hors de leur siècle, comme s'ils vivaient au temps de Descartes ou de Malebranche. Leur platonisme secret se satisfait de cette indifférence pour l'univers, son contenu et son histoire." [4] "Ils n'ont aucune connaissance des sciences de la nature et aucun goût pour elles. Au contraire, ils professent volontiers qu'entre les sciences de la nature et la philosophie, il n'y a aucun rapport, et il ne doit y avoir aucun rapport." [5]

 

Claude Tresmontant cite le philosophe Gaston Bachelard, qui évoque dans l'un de ses livres le phénomène de l'annihilation des corpuscules - mis au jour par la physique contemporaine -, dont la découverte consacre, selon lui, "la défaite du chosisme" : "Ces phénomènes de création et d'annihilation corpusculaires ne retiennent guère l'attention du commun des philosophes, observe Bachelard. Cette indifférence devant ces phénomènes si curieux est une marque nouvelle de la profonde séparation de l'esprit philosophique et de l'esprit scientifique. Quand, devant un public de philosophes, on évoque ces phénomènes d'annihilation et de création, on s'aperçoit quasi phénoménologiquement de cette indifférence, on lit vraiment l'indifférence sur les visages. De tels phénomènes sont pour le philosophe moderne, des phénomènes " de la science", ce ne sont pas des phénomènes "de la nature". Le philosophe les accepte sans discuter - il faut bien! - et il passe. Il n'en tient pas compte en philosophie. Il garde ses absolus dans le temps même où la science en prouve le déclin." [6]

 

Les philosophes modernes se livrent donc à leurs spéculations intellectuelles, sans tenir aucunement compte des avancées de la Science - dont ils n'ont cure. Le point de départ de leur réflexion n'est pas l'Univers physique, mais les textes des philosophes anciens - qu'ils se plaisent à lire et commenter. "Ils font des commentaires de textes : de Platon, de Descartes ou de Kant, de Hegel, de Marx, de Nietzsche ou de Heidegger. La philosophie contemporaine est un vaste commentaire de commentaires." [7]

 

Et cela n'est pas prêt de s'arrêter, puisque les étudiants en philosophie sont toujours issus du même moule - et nourris au "bon lait" de la philosophie cartésienne et de la Critique de la Raison pure - que l'on étudie dans les facs avec la même vénération que les Saintes Ecritures dans les séminaires... 

 

"Les étudiants en philosophie, depuis des générations, sont formés dans ce qu'on appelait naguères encore les "Facultés des lettres", lesquelles sont distinctes des "Facultés des sciences". Les étudiants en philosophie étaient donc, et il sont toujours, des garçons et des filles de vingt ans qui n'ont aucune connaissance des sciences de l'Univers ou de la nature : astrophysique, physique, chimie, biochimie, biologie fondamentale, paléontologie, zoologie, etc. En fait, ils n'ont aucune connaissance de quoi que ce soit, sinon de leurs rêves ou de leurs fantasmes, mais par contre, ils prétendent, et c'est là leur spécialité, parler de tout : de l'être et du néant, de l'"en-soi" et du "pour soi", du "noumène" et du "phénomène", de l'absolu et du relatif, de la raison et de la déraison, du bien et du mal - et le tout, sans aucune base expérimentale. En général, et sauf de rares exceptions, ils ne sauraient même pas traire une vache.  Par contre, ils vous expliqueront, a priori bien entendu, ce qui est possible et impossible à la pensée, que Dieu est mort, que l'homme est mort, que la métaphysique est morte, et ainsi de suite..." [8]

 

Les deux archétypes du philosophe moderne, selon Tresmontant, sont Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : "Leur ignorance des sciences de l'Univers et de la nature est sans lacune" relève-t-il avec ironie - lors même que leur oeuvre est contemporaine des grandes découvertes cosmologiques de Lemaître, Friedmann, Hubble, Humason. "Parcourez les Mémoires de Sartre et de Simone de Beauvoir : vous n'en trouverez pas trace, pas une allusion à ces grandes découvertes, à ces grandes révolutions de la science. Ni l'astrophysique, ni la physique, ni la biologie, ne les ont jamais intéressés le moins du monde. C'est ce qui explique leur philosophie a-cosmique, c'est ce qui explique qu'à la fin de sa vie Madame de Beauvoir puisse exposer le plus sérieusement du monde que l'on ne "naît" pas femme, on n'est pas femme par naissance ou par nature. On devient femme par option, éducation, culture! [9] La détestation de la nature, la détestation de la réalité objective, la détestation du physiologique est l'un des traits les plus caractéristiques de la philosophie française moderne, chez Sartre et Simone de Beauvoir, bien sûr, mais aussi chez les philosophes de la génération suivante." [10] 

 


[1] Cf. nos articles des 2 août 2011, "Quand donc l'âme atteint-elle la vérité?" ; 8 août 2011, La métaphysique de René Descartes ; 13 août 2011, Kant et la raison pure (1) ; et 14 août 2011, Kant et la raison pure (2).

[2] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[3] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, pp. 8 et 9.

[4] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 32.

[5] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 178.

[6] Gaston Bachelard, L'Activité rationaliste de la Physique contemporaine, Paris, 1951, p. 82 - cité par Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, pp. 32-33.

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 178.

[8] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 8.

[9] On reconnaît là la matrice de la théorie du Gender, qui tend actuellement à s'imposer dans nos lycées...

[10] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 9.

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Published by Matthieu BOUCART - dans Méthode déductive
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