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18 décembre 2011 7 18 /12 /décembre /2011 20:37

Introduction à la pensée de Teilhard de ChardinAvec ce troisième ouvrage paru en 1956, Tresmontant s’offre l’occasion d’approcher l’évolution biologique par le biais des travaux de Teilhard de Chardin, célèbre paléontologue et géologue avec qui il a pu correspondre en le considérant comme un de ses maîtres ; le grand projet de ce biologiste de formation entend associer l’ordre physique à l’ordre métaphysique, ce qui laisse suggérer d’emblée que le physique n’est pas de la « matière brute » dépourvue de signification tel que le présentait Kant.

 

En d’autres termes, la biologie contiendrait de la métaphysique, au point d’être appelée "ultra-physique" (p. 20)

 

 

Eclairage sur la méthode : le refus du concordisme

 

Cette étude de 131 pages porte son attention aux écrits de maturité de Teilhard, soucieux d'un effort de synthèse ; il s’agit de mettre en lumière sa vision scientifique, son plan ; Tresmontant se veut scrupuleux : "Aucun concordisme : mais un effort de cohérence, la quête de l’unité, respectueuse de la diversité des démarches de la connaissance." (p. 10)

 

Tresmontant s’en explique davantage, ce qui est un moyen aussi de répondre aux reproches qu’on lui adressait à ce sujet, reproches qu’on a souvent faits à Teilhard afin de discréditer l’ensemble de ses travaux sans les comprendre dans leur "totalité organique, comme une personne, c'est-à-dire dans la pensée vive qui l'informe et qui l'anime, dans l'esprit qui est au principe et au terme." (p. 130) :

 

"On a accusé Teilhard de concordisme pour avoir tenté cette synthèse entre l'enseignement du réel et l'enseignement de la Révélation. Le concordisme est un essai illégitime de rechercher dans l'Ecriture sainte des connaissances qui ne sont pas de son ressort, puisqu'elles doivent être fournies normalement par une enquête scientifique. La démarche du Père Teilhard n'a rien de commun avec le concordisme. Parler de concordisme dans son cas, c'est caser paresseusement un problème nouveau dans un tiroir ancien. La démarche de Teilhard ne consiste pas à rechercher dans l'Ecriture des vérités scientifiques – il en est loin ! – mais à laisser se rejoindre en lui les sources du savoir, comme inévitablement l'esprit est amené à le faire, s'il ne veut pas construire artificiellement des cloisons étanches, à l'intérieur de lui-même, entre sa foi et sa science." (p. 84)

 

Rappelons aussi que Teilhard s’est toujours considéré comme un naturaliste qui avait pour point de départ l’expérience ; la théologie l’ennuyait beaucoup. Du reste, à ses yeux, il n’existe aucune confusion entre la science et la foi mais une distinction et une correspondance organique.

 

Du cosmos à la cosmogenèse

 

L’évolution nous a appris ce qu’était le temps. La grande découverte de Teilhard est que l’univers n’est pas cosmos mais cosmogenèse. Dans un autre sens, l’univers n’est pas clos sur lui-même, il se fait sans cesse et reste à faire, ce qui est l’occasion pour Tresmontant de critiquer ce qu’il appelait "la philosophie tentante", à la mode :

 

"Une comparaison s'impose à cet égard entre la pensée de Teilhard et celle de Heidegger : deux visions du monde, deux "philosophies" diamétralement opposées. L'une, scientifique, découvrant le sens de la cosmogenèse et la temporalité irréversible de la création orientée vers un terme de maturation. L'autre, scolastique et littéraire, affirmant l'absurdité essentielle de l'être. Une philosophie de la naissance, de l'être-pour-la-vie et une philosophie de l'être-pour-la-mort." (p. 56)

 

De fait, l’Univers n’est pas une "chose posée là", mais une série de choses qui sont en train d’être créées, les unes à partir des autres, petit à petit. C’est une évolution créatrice, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Bergson. De plus, "la montée de l'esprit dans l'Univers est un phénomène irréversible." (p. 56)

 

Teilhard (in La réflexion de l'énergie) : "Sous peine d'étouffer sur soi, l'Evolution, devenue réfléchie, ne peut être conçue comme se poursuivant dans un "Univers cyclique et clos" : elle est incompatible avec l'hypothèse d'une mort totale." (p. 58)

 

La désertion de la question du réel par la philosophie a relégué celle-ci au rang d'une science humaine ; or, la philosophie est bien plus qu’une science portant sur l’humain…

 

"Le philosophe peut bien dire et écrire qu'après tout le réel est peut-être absurde "par construction". Le savant familier, par un contact personnel et concret, avec cet Univers exploré aussi bien dans ses dimensions spatiales que dans sa profondeur temporelle, ce savant sait bien que l'hypothèse du philosophe est purement verbale." (p. 59)

 

Dans son refus du fixisme, Teilhard remarque que l’évolution est orientée selon une loi de récurrence dont l'Omega demeure le phénomène humain. "L'homme n'apparaît (...) plus, comme dans l'ancien anthropocentrisme naïf, au centre spatial de l'Univers, - mais il se découvre réellement situé au sommet du Temps, à la flèche d'une Evolution orientée vers les hauts Complexes." (p. 38)

 

Du simple au complexe

 

C’est donc un fait : dans l’histoire de l’univers, nous passons du plus simple au plus complexe : "la biologie ne serait pas autre chose que la Physique du très grand complexe." TDC image

 

Toutefois, le reproche que l’on continue à faire dans ce cas de figure est que le simple n’est pas aussi simple que cela. Le professeur connaît ce reproche. C’est pourquoi il écrit, à la suite de Teilhard :"Assemblés dans l’ordre, les 360 types de noyaux atomiques aujourd’hui reconnus par la Physique, de l’hydrogène à l’Uranium, constituent une hétérogénéité, non une complexité. En ce sens, une Planète est hétérogène elle n’est pas complexe. La complexité est une hétérogénéité organisée." 

 

Ce qui est mis en avant est la combinaison, autrement dit : le rôle de la substance est ici convoqué ; ainsi, un atome est plus complexe qu’un électron, une molécule plus complexe qu’un atome, une cellule vivante plus complexe que les noyaux chimiques les plus élevés qu’elle renferme. Ce qui détermine une complexité, ce n’est pas la diversité des éléments mais la variété corrélative des liaisons nouées entre ces éléments.

 

Afin d’illustrer le rôle déterminant de la substance, du psychisme en somme, il arrive que Tresmontant utilise l’exemple de l’ordre des grains de sable. "L'ordre des grains de sable, lorsque ma main s'est retirée, est l'ordre déléments physiques, les grains de sable, qui restent étrangers les uns aux autres, partes extra partes. C'est l'ordre d'un tasDe toute façon, en effet, et quel qu'eût été mon geste, il y aurait eu un certain ordre. De même si, dans une imprimerie, je jette en l'air les caractères d'imprimerie qui sont dans les tiroirs, quoi que je fasse, il en résultera, par terre, un certain ordre des caractères d'imprimerie, dans leurs dispositions mutuelles. Ces ordres sont tous également improbables, c'est-à-dire que, si j'ai obtenu ainsi un certain ordre, pour obtenir la même disposition en jetant les caractères en l'air, il me faudra, dans tous les cas, une bonne petite éternité. Mais l'oeil, l'oeil vivant, bien entendu, n'est pas un tas" (in La Crise moderniste) puisqu’il réagit, ce qui traduit l’existence d’une substance capable d’organisation, s’intensifiant avec le processus de céphalisation.

 

En effet, par le biais des travaux de Teilhard, Tresmontant constate que nous allons des formes les plus simples aux plus complexes, des monocellulaires jusqu’à l’homme capable de dire "Je".

 

"Avec l'apparition de la Pensée, tout change : la Noosphère [l’ordre de la conscience réfléchie] tend à constituer une unité biologique réelle" (p. 67)

 

De fait, avec la venue de la conscience réfléchie dans l’univers, la conception traditionnelle du temps éclate : "Contrairement au temps cyclique des mythologies panthéistes, le temps de l'Univers est orienté d'une manière irréversible." (p. 71)

 

Devant ce constat, Teilhard remarque que l’anthropogenèse continue la biogenèse, laquelle poursuivait l’œuvre de la cosmogenèse. La vision de Teilhard est unitive : le terme du monde est l’Unité réelle des êtres dans la diversité de leurs personnes. "L’évolution cosmique poursuit une œuvre de nature personnelle" rapporte Tresmontant.

 

L’être humain aussi est inachevé. Le point dit "Omega" désigne cette personnalisation visée, laquelle a pour axe le Christ, Pantocrator. Le dessein est l’ultra-humain : non pas vers le mieux-être mais vers le plus-être, soit l’accomplissement de la plénitude de l’Homme dans son être (p. 129)

 

Un Tresmontant critique

 

Tresmontant n'a jamais été un "disciple béat" comme il tenait à le répéter ; par exemple, il n'a pas été totalement d'accord avec Teilhard, notamment sur la question du mal et le risque d'échec. A la fin de l'ouvrage, dans la section "Quaestiones disputatae", il discute de la notion de Multiple chez Teilhard, avec l'origine du mal.

 

"Pour éviter le Charybde d'un Univers créé d'une manière purement contingente et arbitraire, Teilhard tombe dans le Scylla d'une mythologie bien connue : Dieu s'achève en créant le Monde, Dieu s'engage dans une lutte avec le Multiple (le Chaos antique) pour se retrouver lui-même, au terme de cette oeuvre, plus riche et pacifié : vieille idée gnostique qui se retrouve chez Bohme, chez Hegel, chez Schelling... Une fois encore, Teilhard est victime des antinomies inévitables de la raison pure. La critique de ce qu'il refuse est valable, mais la solution qu'il propose ne semble pas meilleure que la thèse qu'il rejette."  (p. 115-116)

 

Autrement dit, Teilhard réduit l’existence du mal à la méthode naturaliste, dans la mesure où il explique le mal avec l’ordre physique et ne voit pas qu’il a une définition proprement métaphysique. On retrouve le "geste" plotinien qui sera aussi celui de Bergson au sujet du Multiple qui justifierait le mal ; cette question préoccupe davantage Tresmontant, au point de déclarer, quelque peu grave : "La perversité des bourreaux des camps de concentration ne s'explique pas par le Multiple." (p. 117)

 

"Assurant et intégrant les risques d'échec, l'optimisme de Teilhard est, selon la formule qu'Emmanuel Mounier appliquait au Christianisme lui-même, un optimisme tragique." (p. 62)

 

Cela n’empêche pas Tresmontant de comparer Teilhard à Saint Jean de la Croix ou Sainte Thérèse d'Avila, en soulignant son courage et sa souffrance devant les attaques ou tentatives de déstabilisation tant du monde de la foi que celui de la science. Plus tard, nous verrons que "Blondel nous offre l'ontologie dont la phénoménologie teilhardienne a besoin" (Introduction à la métaphysique de Maurice Blondel, p. 58) et peut-être tout le plan de Tresmontant aura-t-il eu pour objectif de les unir.

 

Introduction

 

I / La vision du monde

 Le point de vue et la méthode

 Le sens de l’Evolution

 Le paramètre de complexité croissante

 Le paramètre de céphalisation

 L’Evolution continuée

 Le pas de la réflexion

 La convergence de l’Evolution

 Le Point Oméga

 

II / Teilhard, penseur chrétien

 Christologie

 La spiritualité

 Quaestiones disputatae

 1) La création

 2) Le problème du mal

 

Conclusions et réflexions

 Bibliographie sommaire de quelques textes accessibles 

 

 

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Published by Jérémy MARIE - dans Bibliographie
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commentaires

Jérémie Pischôn 05/01/2012 12:18


Bonjour à tous,


Je me permets de rectifier certains points. Tresmontant pense la théologie mais n'est pas à proprement parler un théologien. Son souci est d'établir une correspondance, une circulation,
une fécondation mutuelle, une relation en clair, entre l'ordre théologique et l'ordre propre aux sciences naturelles, entre la Parole de Dieu et "la pensée cosmique" pour reprendre
l'expression de Blondel qu'il aimait bien. La poésie est dans la nature, elle nous dit quelque chose, il y a un message à déchiffrer et que l'on peut/doit unir à la Révélation.


Sur la question du mal, comme je l'ai écrit dans l'épitomé, Tresmontant n'est pas du tout d'accord avec Teilhard.


Il s'agit en réalité d'un problème christologique : est-ce que le Christ est uniquement un réparateur d'un passé révolu ou, bien plus, un ingénieur qui vient nous régénérer en se présentant
modèle à assimiler, comme un corps spirituel ?


On le voit, dans ce cas de figure, une métaphysique du temps est convoquée ; comme le temps est une évolution créatrice, autrement dit une cosmogenèse, une imprévisible nouveauté, le temps du
repos n'est pas achevé.


En somme, l'univers est une symphonie qui n'est pas achevée ; nous pouvons être à notre tour des musiciens co-créateurs en s'assimilant le Christ ; là-dessus, Tresmontant est en accord avec
Teilhard.


Toutefois, sur la question du mal, pas du tout, puisque pour Teilhard, le Mal s'explique par le Multiple, une déflagration de la matière, un peu comme chez Bergson, bien qu'il subsiste une
différence d'appréciation à ce sujet entre les deux naturalistes : 


« Il n'en reste pas moins que le terme, le but de la création [chez Bergson] semble consister dans l'avènement des « héros » et des
« saints » - tandis que, nous le verrons, chez Teilhard, le terme de l'Oeuvre créatrice n'est pas une multiplicité des personnes, mais l'unité d'un Corps mystique respectueux
des personnes qui le constituent. » (p.64)


 


Quoi qu'il en soit, Tresmontant ne parle jamais en tant que théologien certifié, bien qu'il ait reçu à plusieurs reprises l'Imprimatur, mais il pense la théologie, la discute. Ce ne sont
pas assertions mais des discussions, des propositions, en étudiant très scrupuleusement les textes bibliques.


« Nous pensons donc pouvoir user, jusqu'à ce qu'une définition formelle soit prononcée par l'Eglise, de la liberté du penseur chrétien, qui propose des suggestions, que
l'Eglise retiendra ou ne retiendra pas, dans sa sagesse... » (p.160, la Doctrine morale des prophètes d'Israël)


Sur la question du péché originel, une clarification sera faite sur ce que pense Tresmontant à ce sujet.


 

Xavier 20/12/2011 14:17


Bonjour,


Je ne suis pas un expert de Teilhard de Chardin mais je pense que ce ui a inquiété les autoriétés ecclésiales à l'époque concernait tout ce qui touchait au péché originel. Dans la perspective du
père Teilhard de Chardin, on voit mal une place pour la Chute, le péché originel et, du coup, la rédemption accomplie par le Christ.


A ma connaissance, la prudence de l'Église sur les travaux de Teilhard de Chardin n'est toujours pas levée.


Cordialement,

Matthieu Boucart 21/12/2011 20:37



Merci, cher Xavier, de cette heureuse précision. Je crains malheureusement que Tresmontant ait suivi Teilhard sur ce terrain là... C'est pourquoi je critiquerai sévèrement (le moment venu) sa
théologie qui me paraît déficiente sur bien des points essentiels à notre foi.


 


Pour le moment, je m'efforce (avec Jérémie) de faire connaître le génial métaphysicien qu'il était - et que son oeuvre théologique ne doit pas faire oublier. Sa démonstration de la
vérité du christianisme catholique (et de l'irrationalité de l'athéisme) est aussi magistrale que méconnue. Beaucoup de nos contemporains gagneraient sans doute à le lire et trouveraient dans ses
ouvrages des raisons puissantes de croire.



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