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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 19:45

1- Essai sur la pensée hébraïque (2)Disons-le sans fioritures, il s’agit d’un monument de la philosophie. Même si, dès l’introduction, Tresmontant prend soin de se présenter en tant que "philosophe" et non en tant que "théologien", il ne faudrait pas minimiser l’ordre nouveau ici à l’oeuvre.

 

En effet, peut-on vraiment parler de philosophie ? Pourquoi ne pas se risquer à proposer un mot, certes longtemps galvaudé au point de paraître ronflant mais qui mériterait de retrouver tout son suc : une simple "vérité" ? A moins que ce soit de l’ "amour" ? Peut-être que les deux sont indissociables. « Ceux qui croient que la science critique tue l'amour seront bien étonnés. » (p. 10)

 

Paru dans la collection Lectio divina, aux éditions du Cerf, l’essai rejoint la tradition de la lecture de la Bible ; une lecture pesée, pensée, durant l’époque patristique et le Moyen Age, comme le rapporte la petite note au début de l’ouvrage.

 

Néanmoins, le professeur se veut modeste d’emblée : « Ce travail n’est qu’une esquisse, ou, si l’on veut, une épure. » (p. 11)

 

Son importance est d’autant plus grande qu’elle s’inscrit dans un contexte précis ; nous sommes en 1953, l’Essai sur la pensée hébraïque est le premier ouvrage publié de Tresmontant, fort de l’Imprimatur, au temps où le marxisme était la philosophie tentante du milieu universitaire français. Proposer un tel « essai » était à tout le moins surprenant, pour ne pas dire insignifiant aux yeux de l’institution.

 

Plus qu’un essai, il s’agit d’un exposé didactique : il vise à enseigner, en toute clarté – « honneur de l’intelligence » selon l’expression du professeur. Pédagogue, Tresmontant nous invite à retrouver le sens de la pensée hébraïque qui est une pensée qui mérite au moins la même attention que les pensées grecques, hindoues ou de n’importe quelle autre métaphysique.

 

Ce n’est pas parce que nous sommes dans le domaine de la Révélation qu’il n’existe pas de "pensée", c’est-à-dire une "information" ; d’autre part, ce n’est pas parce qu’il y a "Révélation" et ouverture au surnaturel que la part humaine est rejetée, bien au contraire.

 

Dans d’autres ouvrages que nous verrons plus tard, Tresmontant signale que la révélation est tout sauf une dictée, comme dans le cas du Coran. Elle respecte la nature humaine ; elle l’appelle. « Les prophètes ne sont pas des porte-plumes de Dieu. Ce sont des coopérateurs que Dieu s'est suscités, qu'il a créés. » (Cf. Les origines de la philosophie chrétienne, page 18)

 

Il est impossible de résumer ce livre tant sa richesse impose au lecteur un arrêt à chaque page. La table des matières peut déjà mettre en évidence l’ensemble :

 

Avertissement

Introduction

Chapitre premier – la création et le créé

I. La création

II. Le temps

III. Le temps et l’éternité

IV. Création et fabrication. L’idée de matière.

V. Le sensible. Le symbolisme des éléments. Le mâshâl. Le particulier.

VI. Israël. La philosophie de l’histoire.

VII. L’incarnation.

Chapitre II – Schéma de l’anthropologie biblique.

I. L’absence du dualisme âme-corps.

II. La dimension nouvelle : le pneuma.

Chapitre III – L’intelligence

I. Le cœur de l’homme

II. La pensée et l’action

III. L’intelligence spirituelle qui est la foi

IV. Le « renouvellement de l’intellect » et la philosophie chrétienne.

Conclusion

Excursus I – Le néo-platonisme de Bergson.

Excursus II – Le souci.

Excursus III – La pensée hébraïque et l’Eglise.

 

Quelles leçons retenir ?

 

1. Tout d’abord, le monde est créé par un Etre incréé (Dieu) – la Kabbale juive refuse, entre autres, cette création ; c’est un acte d’amour, ce qui est redondant dans la formulation. Professer cela dans le monde antique pour qui l’univers était incréé ou un éternel recommencement restait un scandale, un blasphème. Le temps est vectoriel, telle une ascension : pas de recherche du temps perdu, guère de nostalgies, ici, mais un horizon, un déploiement, jusqu’à l’exode s’il le faut.

 

2. « Problème capital de la métaphysique chrétienne » selon Blondel et Laberthonnière, l’amour est aussi un terme central de l’ouvrage ;  on aurait tort de rejeter l’Agapè au nom d’un romantisme dégoulinant avec lequel on l’a trop souvent confondu.

 

Pour la pensée hébraïque, l’amour vise un être, une personne ; c’est une relation. Cette personne est bonne, sa chair est bonne : la chair est la totalité humaine, non le corps comme dans le dualisme platonicien.

 

Nous n’avons pas une âme : nous SOMMES une âme. Nous sommes une âme vivante appelée à être un esprit vivifiant, « ruach ». Cela change tout dans le domaine de l’anthropologie, de l’être.

 

Le sensible est porteur de sens ; il est signe, symbole à déchiffrer dans son infinie richesse. Ce n’est pas du « chaos ».

 

Il existe une phrase qui peut résumer l’ensemble du livre, si cela est permis : « La pensée hébraïque pourrait s'appeler un matérialisme poétique, ou un idéalisme charnel. » (p. 54)

 

Tresmontant a parfois traité de l'Agapè d'un point de vue philosophique.

 

Certes, dans son Introduction à la théologie chrétienne (1974) couronnée par l'Académie française, il l'envisageait d'un regard humoristique, presque caustique : « On répète Agapè comme de la grande pâtisserie qui écoeure, donne des crises de foie. Les choses les plus précieuses - et celle-ci est sans doute la plus précieuse - doivent être nommées avec pudeur, et rarement. Comme il est rare, très rare (l'amour), on ferait bien d'en parler peu, très peu. » (p. 513)

 

« En réalité, pour traiter de l'agapè, que nous n'osons plus traduire en français, il faut se détourner du pathos régnant à ce sujet, prendre ses distances à l'égard de ce qui est affectif, et s'orienter, orienter la recherche dans le sens, dans la direction de l'ontologie fondamentale. » (p. 513-514)

 

Plus loin dans sa synthèse, il compare la fameuse conception spinoziste de l'amour avec l'agapè chrétienne : « L'amour n'est rien d'autre qu'une joie, avec, présente, (concomitante) l'idée d'une cause externe." (Ethique, III, prop.13, scholie) ; c'est la définition invertie de l'amour. L'amour n'est pas d'abord une joie : la joie est donnée par surcroît, elle accompagne l'acte comme la beauté accompagne la jeunesse. Mais l'amour, au départ, est bien autre chose qu'une joie. Il peut être, il est le plus souvent douleur. On peut aimer à travers la douleur. » (p. 514)

 

Loin de verser dans le masochisme ou le dolorisme, Tresmontant rappelle que « L'amour ne vise pas la joie, il vise un être, avec joie ou sans joie. » (p. 514)

 

Il finit par nous avouer, avec humilité : « Personne ne sait définir ce qu'est l'acte d'aimer, pas plus qu'on ne peut définir l'acte d'être, ni rien de ce qui est essentiel, et premier dans l'être. On peut paraphraser mais non définir. » (p. 514)

 

Il tente néanmoins l'ébauche d'une définition de l'agapè : « Acte dont la capacité nous est donnée par Dieu lui-même. » (p. 514) ;« c'est une "vertu", une puissance, une capacité, un acte, surnaturel. (...) Ce n'est pas quelque chose d'affectif, de sentimental. Ce n'est pas un sentiment. Elle ne relève pas de la psychologie. Elle ne tombe pas sous le regard du psychanalyste, pas plus que la foi ou l'espérance. Elle est de l'ordre du spirituel, au sens technique du terme dans la langue de la théologie chrétienne. » (p. 515)

 

Avant de finir sur ce sujet, dans ce livre : « Toute agapè est créatrice, et toute création est amante. » (p. 515)

 

A chaque don, il y a une création.

 

Tresmontant traite le problème de l'Agapè en le confrontant à l'éternel Eros platonicien. Voici le passage, très éclairant : « L'eros platonicien consiste à s'élever d'une beauté sensible particulière, à une autre beauté moins particulière, jusqu'à ce que l'on accède à la Beauté non sensible et universelle, dont toutes les beautés sensibles et particulières procèdent.

 

« La beauté de tel corps est une participation, un reflet partiel de la Beauté elle-même. Ce qu'aime l'amant platonicien, ce n'est pas tel être particulier, mais cette Beauté, qu'à travers lui, il aperçoit, et qui le fait entrer en contemplation par une réminiscence de l'universel. La beauté d'un être particulier est une allusion, qui fait penser l'amant à cette Beauté de "là-bas".

 

« La fidélité à cette Beauté véritable consistera donc à être infidèle à tel bien aimé particulier. Celui-ci n'est qu'une étape. Il faut fuir, il faut quitter pour atteindre l'objet de notre désir.

 

« Don Juan est néo-platonicien. Devant un visage de femme il entre en contemplation. Son amour, c'est l'eros platonicien. Ce qu'il aime, ce n'est pas telle femme particulière, mais une Féminité archétype dont chaque femme porte un reflet toujours incomplet. Don Juan recherche l'essence. Ce qu'il appelle aimer, c'est quitter chaque femme particulière pour partir en quête de cette beauté à laquelle il est fidèle.


« Au contraire, l'amour chrétien est un amour pour tel être particulier. Cette opposition entre contemplation et amour de type chrétien et ceux de type platonicien, tient aux structures de pensée profondes, aux attitudes diamétralement contraires à l'égard du sensible et du particulier. » (p. 67)

 

3. La sainteté de la raison. « La science des saints, c'est l'intelligence. » (Proverbes 9,10)

 

L'intelligence n'est pas un organon (= Kant) mais une Action, celle d'un dialogue, une relation existentielle entre deux libertés, celle de Dieu et celle de l'homme, un échange où Dieu donne l'intelligence par laquelle l'homme connaît les secrets du Roi, une circulation de Je à Tu. Il n'y a pas d'intelligence en dehors de cette circulation.

 

La foi, c’est l’intelligence. Encore aujourd’hui, de grands penseurs, même parmi les chrétiens, refusent de croire en une philosophie chrétienne. Par exemple, Rémi Brague écrit dans sa belle étude Au moyen du Moyen Age : « Il n’y a pas de « philosophie islamique », pas plus qu’il n’y a ou a eu une « philosophie juive » ou une « philosophie chrétienne ». Ce que, sans conteste, il y a eu, c’est un usage de pensées philosophiques de la part de musulmans, de chrétiens et de juifs. » (p.132)

 

Avant cela, Rémi Brague écrit : « Le christianisme distingue plus nettement entre une science spécifiquement chrétienne, la théologie, et une philosophie qui est, en principe, neutre par rapport à la foi. »

 

Tresmontant répondrait : Au nom de quel a priori (dogme ?) la philosophie doit-elle rester neutre vis-à-vis de la foi ? C’est ce principe qui est discutable – lui-même rarement discuté – principe que Blondel révèle en assurant une union véritable, une « compénétration vivante » dirait le Philosophe d’Aix, une « inclusion » dirait Brague. Unir la philosophie et l’ouvrir à la Révélation, ce n’est pas convertir la philosophie à la Révélation ; c’est au contraire présenter la Révélation comme rationnelle. C’est ériger la raison à son point le plus ultime. En revanche, si la philosophie devient irrationnelle, il est un devoir de l’écrire.

 

« La philosophie chrétienne est une pensée qui se développe à partir de ce renouvellement de l'intelligence. Si par « philosophie » on entend exclusivement la philosophie grecque, certes il n'y a pas de philosophie chrétienne. Si par « raison » on entend les catégories de la pensée hellénique, certes l'apport biblique n'est pas « rationnel ». Mais cela veut-il dire autre chose que ce fait contingent : la structure profonde de la pensée grecque n'est pas la même que celle de la pensée biblique ? De cette inéquation de fait peut-on déduire légitimement une condamnation valable en droit ? Toute la question est de savoir si les formes de la raison hellénique sont celles de la raison humaine. Il est à noter que ces catégories s'avèrent de plus en plus incapables en physique, en biologie, en psychologie, de comprendre le réel. Il faut, en science aussi, renouveler les catégories de notre intelligence. Il est de bon augure pour la pensée biblique que, dans cette inadéquation, elle se trouve du même côté que la réalité vivante. La logique grecque est-elle capable de comprendre la croissance d'un arbre à partir d'une graine ?

 

« Le propre de la philosophie chrétienne est de refuser d'évacuer les termes de l'apport biblique sous prétexte qu'ils sont durs à assimiler pour une intelligence caractérisée, comme dit Bergson, par une « incompréhension naturelle de la vie » (p. 140)

 

« Il y a une philosophie chrétienne, parce qu'il y a une problématique païenne qui est incompatible avec la révélation biblique. » (p. 143)

 

 

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Published by Jérémy MARIE - dans Bibliographie
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commentaires

Jérémie Pischôn 20/09/2011 21:25



Cher Pg,


Merci pour votre très belle remarque. Je dois avouer être assez étonné par ce "kaïros" car je viens justement de traiter cette question sur un autre forum. On a tendance à minimiser l'influence
grecque dans le judaïsme, je veux parler du judaïsme qui suit le christianisme et son expansion, ce judaïsme majoritaire aujourd'hui qui vient du pharisaïsme. Tresmontant parle quelquefois de la Kabbale, gnose juive qui a une influence grecque évidente. (néoplatonisme), entre autres. Dans ce livre, il en parle à la page 13
très brièvement.


La Kabbale, c'est de la théosophie : la sagesse de Dieu. Pour Tresmontant, c'est une prétention incroyable qui consiste à être "à la place de
la pensée de Dieu" - il s'y refuse. Il renvoie souvent à l'ouvrage Les origines de la Kabbale de
Scholem.


"On a dit de la Gnose qu'elle était une psychologie transposée en cosmologie. Le fait est qu'il apparaît tentant d'entreprendre une psychanalyse de la tradition
dite orphique, des systèmes gnostiques, et du manichéisme. Le fait est aussi - et sur ce point il faut donner raison à Freud - que le christianisme et le judaïsme ont parfois été pensés à travers
des schèmes qui sont de type gnostique. Ainsi, la Kabbale constitue un effort pour repenser le judaïsme dans un système de référence de type gnostique." (p.278, les problèmes de
l'athéisme)


La remarque que vous faites est déterminante parce qu'elle révèle une évolution doctrinale qui n'est pas vue dans le judaïsme - judaïsme qui
se veut pourtant extrêmement pointilleux au sujet de ses prescriptions et de ses rites.


D'autre part, pour avoir réclamé ce travail à Genot-Bismuth ("Un homme nommé
salut"), Tresmontant sait parfaitement les fluctuations du judaïsme pharisien qui s'est constitué, très exactement, peu après le
sacrifice du Christ, au moment où les Pharisiens ont supplanté les Sadducéens qui, eux, ne croyaient pas du tout en la résurrection de la chair.


Pour aller vite, les pharisiens de l'époque sont comme les protestants du 16 e siècle : ils ont le peuple avec eux et grognent contre la haute
prêtrise sadducéenne qui est remplacée très rapidement après le sacrifice et la mort du Christ.


N'oublions pas non plus les Samaritains qui, bien que minoritaires, se réclament du judaïsme orthodoxe également...



J'ajoute que les travaux de Dhorme et Lods ont révélé les traces des religions antiques dans le judaïsme sacrificiel.


J'espère avoir répondu (et complété) le plus précisément possible à votre observation.



pg 20/09/2011 12:46



Vous écrivez à juste titre: «La Kabbale juive refuse, entre autres, cette
création ; c’est un acte d’amour, ce qui est redondant dans la formulation.»


Est-ce de vous ou de Tresmontant? Je vous pose la question car, malgré toute l'admiration et la gratitude que j'ai pour ce grand penseur, une
chose m'a toujours considérablement gêné chez lui: c'est le fait qu'il ne parle jamais, sauf erreur de ma part, de la nature post-chrétienne du judaïsme et du caractère panthéiste et gnostique de
sa Kabbale (les seuls gnostiques dont il parle, ce sont des Grecs). Ce faisant, Tresmontant me donne l'impression de contribuer à entretenir l'une des grandes mystifications du XXe siècle (et qui
continue de nos jours), à savoir que les rabbins et leurs fidèles sont les «frères aînés» du christianisme.


Merci par avance de votre réponse.


Cordialement.






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  • : Blog consacré à l'un des plus grands métaphysiciens catholiques du XXe siècle, qui démontra le caractère irrationnel de l'athéisme.
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