Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 11:34

Le 3e grand présupposé de la méthode déductive est que la nature est un chaos inintelligible en soi et que son ordre apparent résulte d'un travail de notre esprit - qui met du sens là où il n'y en a pas. C'est là le préjugé d'Emmanuel Kant, sur lequel repose tout son système philosophique.

 

"L'un des présupposés inconscient, non explicites, non analysés ni critiqués, sur lesquels repose l'édifice pesant - ô combien pesant! - de la Critique de la Raison pure, c'est celui-ci : la réalité objective, la réalité sensible, la nature en elle-même, n'est pas informée et si nous trouvons dans l'expérience de l'information, de l'intelligibilité, c'est que le sujet connaissant l'y a mise. En elle-même, l'expérience n'est pas informée. C'est nous qui informons le donné brut de la réalité objective pour en constituer l'expérience. C'est nous qui communiquons l'information. Nous retrouvons dans l'expérience l'information que nous y avons mise." [1]

 

Pour Kant, la nature est une matière brute, un chaos. Et c'est notre raison qui rend intelligible ce chaos. Ainsi que l'affirme le philosophe allemand : "C'est (...) nous-mêmes qui introduisons de l'ordre et la régularité dans les phénomènes que nous appelons Nature, et nous ne pourrions la trouver s'ils n'y avaient été mis originairement par nous ou par la nature de notre esprit." [2]

 

Cette considération n'est pas nouvelle. Elle n'est pas une invention d'Emmanuel Kant - simplement une réactualisation de l'antique pensée de Platon : "Ce présupposé a une très vieille histoire. Il remonte en fait à la dichotomie platonicienne entre le sensible et l'intelligible. Le sensible est de soi et par soi privé de signification (...). Ce que constamment Aristote reproche à Platon, c'est de séparer l'intelligible du sensible, l'idée du réel. Ce qui est proprement aristotélicien, c'est de reconnaître que l'idée est immanente au réel, et qu'elle l'informe constamment." [3]

 

Plus encore, cette appréciation est une résurgence du vieux mythe du Chaos originel - également repris par Descartes. Pour le philosophe Henri Bergson : "Tout l'objet de la Critique de la Raison pure est (...) d'expliquer comment un ordre défini vient se surajouter à des matériaux supposés incohérents. Et l'on sait de quel prix elle nous fait payer cette explication : l'esprit humain imposerait sa forme à une 'diversité sensible' venue on ne sait d'où ; l'ordre que nous trouvons dans les choses serait celui que nous y mettons nous-mêmes." [4]

 

De même que le 2e présupposé de la méthode déductive implique une certaine anthropologie (ou conception de l'homme) [5], de même, une certaine ontologie (ou théorie de l'être), inspirée de Platon, se trouve à la racine de la théorie de la connaissance qui fait florès chez nos philosophes modernes [6] : "Chez Kant, comme chez Descartes, une certaine philosophie de la nature est, entre autres, à l'origine de la théorie de la connaissance. Dans la nature, il n'y a pas d'information, et par conséquent notre intelligence ne peut pas l'y trouver. L'idée ne se trouve pas dans le réel avant d'être dans notre esprit." [7]

 

C'est ce qu'écrivait l'éminent professeur de l'Université de Koenigsberg dans sa Dissertation de 1770 : "En ce qui concerne les intelligibles strictement entendus, dans lesquels l'usage de l'entendement est réel, les concepts de cette nature concernant des objets ou des rapports sont donnés par la nature même de l'entendement, et non abstraits d'aucun usage des sens, et ne contiennent aucune forme de connaissance sensible comme telle." [8]

 

La pensée d'Emmanuel Kant est donc fondamentalement nominaliste : "Dire que l'intelligence humaine ne peut pas tirer l'idée qui se trouve dans la nature, assimiler l'intelligibilité qui est inhérente et immanente à la nature, et qu'en conséquence à nos idées, à nos concepts, ne correspond en réalité rien du tout dans la nature, c'est la définition même du nominalisme." [9] Comme l'écrivait à ce sujet Régis Jolivet, dans son Traité de Philosophie : "Kant est intégralement nominaliste. Le concept, dit-il, ne dérive d'aucune manière de l'expérience. Il est absolument a priori... La pétition de principe est aveuglante." [10]

 

On comprend pourquoi, selon Kant, seul l'a priori est intelligible, seul l'a priori est pur [11] : "Si la Nature n'est pas informée en elle-même, si les êtres de la Nature ne sont pas informés en eux-mêmes et indépendamment de la connaissance que nous en prenons, bien avant la connaissance que nous en prenons, alors en effet, nous ne pouvons pas partir de l'expérience et de la Nature pour en tirer l'intelligibilité qui s'y trouve, - car justement, elle ne s'y trouve pas (...). Dans ces conditions, puisque nous ne pouvons pas trouver l'intelligible dans la Nature, dans l'Univers, dans les êtres de la Nature, alors il faut la chercher en nous-mêmes. Il faut donc procéder a priori. La métaphysique comme science n'est possible qu'a priori. Elle ne peut être que déductive. Elle ne peut pas être expérimentale, comme l'ont pensé Aristote, les grands scolastiques qui suivaient la méthode aristotélicienne, et beaucoup plus tard, Bergson." [12]

 

Mais cela conduit à une certaine idôlatrie de la raison humaine [13], puisque "le Sujet connaissant va se substituer autant que possible au Dieu créateur, s'identifier à lui, après avoir éliminé autant que faire se peut la théorie hébraïque de la Création"... [14]

 


[1] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, Seuil 1976, p. 174.

[2] Kant, in Critique de la Raison pure, cité par Claude Tresmontant, Ibid.

[3] Ibid.

[4] H. Bergson, in La Pensée et le Mouvant, cité par Claude Tresmontant, Ibid., p. 176.

[5] Cf. notre article du 28 octobre 2011, 2e présupposé de la méthode déductive : le dualisme corps/âme.

[6] Cf. notre article du 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne.

[7] Claude Tresmontant, in Sciences de l'univers et problèmes métaphysiques, op. cit., p. 176.

[8] Kant, in Dissertation de 1770, citée par Claude Tresmontant, Ibid.

[9] Ibid.

[10] Régis Jolivet, in Traité de Philosophie, III, Métaphysique, p. 153, cité par Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, François-Xavier de Guibert 1995, p. 282.

[11] Cf. notre article du 14 août 2011, Kant et la raison pure (2).

[12] Claude Tresmontant in Les métaphysiques principales, op. cit., p. 286.

[13] Cf. notre article du 9 octobre 2011, 1er présupposé de la méthode déductive ; le monde est ma représentation.

[14] Claude Tresmontant in Les métaphysiques principalesop. cit., p. 286.

Par Matthieu BOUCART - Publié dans : Méthode déductive
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