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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 11:51

La méthode déductive, nous l’avons vu [1], prend comme point de départ de la réflexion métaphysique non pas l’univers physique et la nature – telle qu’ils nous sont découverts par les sciences positives –, mais le MOI du philosophe, sa pensée, le cogito.

 

C’est dans la pensée du philosophe que se trouve la clef de compréhension de toute la réalité qui nous environne. C’est elle, et elle seule, qui peut nous en livrer le secret. Le monde, en lui-même, n’a rien à nous dire, rien à nous enseigner ; il n’a aucune information à nous communiquer. Car l’idée (pour reprendre un concept platonicien) ne va pas du monde à notre esprit, mais bien au contraire : de notre esprit au monde. C’est l’esprit qui donne au monde (de la matière et des corps) son contenu intelligible - et ainsi, son existence en tant que "monde" ; sans l’esprit, le monde serait inintelligible, inexistant.

 

Le présupposé que sous-tend cette appréciation, est que "le monde est ma représentation" – pour reprendre la formule fameuse d’Arthur Schopenhauer ("Die Welt ist mein Voerstellung"). Le monde n’est conçu que comme une projection de l’esprit – une simple apparence, un reflet.

 

On comprend mieux pourquoi les sciences positives et expérimentales ne présentent guère d’intérêt pour les adeptes de la méthode déductive… [2] "Si le monde n’est que ma représentation, à quoi bon une philosophie de la nature, une cosmologie… Si le monde est ma représentation, la philosophie doit partir du sujet et non du monde. Bien plus, la philosophie restera enfermée dans le sujet connaissant." [3]

 

Si le monde est ma représentation, et si les "idées" ne se trouvent que dans l’esprit du philosophe qui pense – non dans la nature – cela implique que la seule réalité existante et véritablement consistante, c’est la Pensée, l’Esprit. Les Upanishads de l’Inde antique auraient dit : "Le Brahman" ; Plotin : "l’Un" ; Spinoza : "la Substance"

 

On voit bien ainsi à quel type de métaphysique se rattache le raisonnement déductif : nous sommes ici, en plein, dans l’univers mental du monisme a-cosmique [4] (père de l’idéalisme), selon lequel il n’y a qu’un seul Être existant, qui n’est pas la Matière mais l’Esprit – le monde matériel n’étant qu’un mirage, une illusion, une apparence, produite par l’Esprit (par l’effet d’une "chute" de l’Un dans la Multiplicité de la matière).

 

Dans cette doctrine, la pensée du philosophe n’est rien moins qu’une parcelle de la Pensée de l’Unique Esprit (que Spinoza appelle aussi "Dieu"…) – ce qui explique la prétention exorbitante des philosophes de cette mouvance d’énoncer des vérités universelles, valables pour tous, quand bien même elles jaillissent de leur intelligence particulière.

 

Le présupposé fondamental (inconscient peut-être, chez nombre de philosophes "déductivistes"), c’est que le MOI du philosophe participe du MOI divin qui produit le monde de la matière et des corps par voie d’émanation (conçue comme une dégradation, une "chute") ; c'est que le MOI du philosophe est… divin. "Vous serez comme des dieux" sussurait déjà le perfide serpent à nos premiers parents, dans le jardin d'Eden...

 

"Selon les systèmes idéalistes les plus évolués, les plus conséquents, le monde n’est pas pour le sujet qui le connaît un donné. Le monde est une production de l’Esprit. "Le monde est ma représentation". Ce monde que je m’applique à connaître, je l’ai produit auparavant, dans les profondeurs inconscientes de mon moi qui est en sa racine ontologique identique au Moi absolu. Au niveau ontologique, je suis l’Absolu, et c’est le Moi absolu qui produit ce monde qu’ensuite le moi individuel s’appliquera à connaître. Pour le métaphysicien idéaliste, il est donc possible en droit de déduire la connaissance du monde d’une intuition ontologique par laquelle je m’identifie à l’Absolu que je suis originellement. En fait, le monde est ainsi déduit du moi absolu. La connaissance pourra donc l’être aussi." [5]

 

"(…) Selon les plus grands et les plus prestigieux systèmes idéalistes, le sujet individuel que je suis est en fait, par sa racine ontologique, Dieu lui-même. "Cela, l’Absolu, tu l’es." [6] (…) L’Absolu se manifeste mais il ne crée pas à proprement parlé des êtres autres que lui. Les êtres multiples sont consubstantiels à l’Absolu (...). Nous sommes des modalités de l’Un. La matière elle-même n’est pas une créature étrangère à l’essence divine : la matière est du divin pétrifié, la nature est l’Esprit aliéné (…). L’esprit humain est par nature consubstantiel à l’Esprit absolu. L’esprit humain est divin par nature (…). La connaissance ne procède pas à partir d’une lente, méthodique, laborieuse exploration du monde extérieur, par la science positive et par l’expérimentation. La Connaissance digne de ce nom s’atteint par une conversion : nous nous détournons de l’illusion que constitue la multiplicité apparente des êtres, et nous nous souvenons de la vérité de notre propre nature, qui est divine. Nous retournons à notre patrie originelle, à l’Un que nous n’avons jamais en notre racine ontologique cessé d’être." [7]

 

"Du point de vue de l’idéalisme, la vérité ne se définit que par rapport à l’intelligence humaine qui connaît, et ce qu’elle connaît n’a pas été créé antérieurement à elle. Il n’y a pas dans les choses de vérité antérieurement au sujet connaissant humain." [8] Etienne Gilson, au sujet de l'idéalisme kantien, ne dit pas autre chose : "On peut dire qu’en un sens le kantisme consiste à attribuer à la pensée de l’homme la fonction créatrice d’intelligibilité que le Moyen-Âge réservait à Dieu… Notre intellect joue chez Kant, à l’égard des choses naturelles, le rôle de Saint Thomas réserve à l’intellect divin." [9] 

 


[1] Cf. notre article du 30 juillet 2011, Méthode déductive vs méthode inductive.

[2] Cf. nos articles des 24 août 2011, Le dogme de la philosophie moderne, et 2 septembre 2011, Le divorce entre la science et la philosophie.

[3] Claude Tresmontant, in Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, Seuil 1966, p. 33

[4] Cf. notre article du 7 juillet 2011, Un penseur du monothéisme hébreu.

[5] Claude Tresmontant, in La métaphysique du christianisme et la crise du XIIIe siècle, Seuil 1964, p. 329

[6] "Lorsque les Upanishad furent traduites en allemand au début du XIXe siècle, les philosophes et les poètes qui sont dans la gloire de l’idéalisme allemand se sont reconnus dans cette métaphysique qui leur venait de l’Inde ancienne. C’est notre métaphysique, ont-ils immédiatement pensé et dit. Les thèses et les thèmes fondamentaux du néo-platonisme occupent une place centrale dans la pensée de Fichte et de Schelling. On sait quelle part Schopenhauer a faite au platonisme et au brahmanisme dans la genèse de sa propre philosophie." (Claude Tresmontant, Ibid., pp. 329-330)

[7] Ibid., p. 330

[8] Ibid., p. 332

[9] Ibid., p. 332 (en note de bas de page, point 4.)

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Published by Matthieu BOUCART - dans Méthode déductive
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commentaires

Vincent Jappi 06/11/2011 15:09


Etienne Gilson: “La Critique de la raison pure est une description magistrale de ce que la structure de l'esprit humain devrait être pour rendre compte de l'existence d'une conception newtonienne
de la nature, en supposant que cette conception est vraie de la réalité". http://cburrell.wordpress.com/2009/10/19/gilson-the-unity-of-philosophical-experience/


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